"Plus on anticipera, moins la flexibilité énergétique coûtera cher", A.-S. Perrissin-Fabert (Ignes)

Par   Corentin PATRIGEON

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Publié le 16 mars 2026
© Ignes
Anne-Sophie Perrissin-Fabert, déléguée générale d'Ignes.
ÉLECTRIFICATION. Un rapport prospectif de la CRE sur l'équilibre offre-demande en énergie recommande de massifier les équipements pilotables en résidentiel comme en tertiaire. La déléguée générale du groupement des industriels électriques et numériques du bâtiment détaille les pistes de travail à XPair.

XPair : Qu'est-ce qui a motivé le comité prospectif de la Commission de régulation de l'énergie (CRE) à s'intéresser aux flexibilités énergétiques ?

Anne-Sophie Perrissin-Fabert : En tant que déléguée générale d'Ignes (Industriels des solutions électriques et numériques du bâtiment), j'ai coprésidé ce groupe de travail qui s'est penché sur les conditions du nouvel équilibre offre-demande en matière d'énergie à l'horizon 2030-2040. Le mix énergétique sera alors encore plus bas-carbone et comportera davantage d'énergies renouvelables, mais il proposera également des offres plus volatiles, dépendant notamment de la météo, et devra composer avec une demande elle aussi plus volatile du fait de l'électrification des usages.

XPair : Quels sont les principaux enseignements de ce rapport ?

A.-S. P.-F. : Quand on additionne toutes ces oscillations supplémentaires, cela crée un besoin accru de flexibilités, estimé à +60 % en journée et à +70 % en semaine. Beaucoup de choses devraient pouvoir être faites avec de la flexibilité structurelle, comme la surproduction photovoltaïque en été. Mais cette nouvelle tendance implique aussi un repositionnement des usages, comme la création des heures creuses durant l'après-midi.

Le rapport voulait plus particulièrement traiter du volet dynamique dans la mesure où un ajustement doit se faire entre l'offre et la demande à plus court terme. C'est ce que l'on appelle les flexibilités dynamiques, qui correspondant à la partie aléatoire de l'équilibre offre-demande, tels que le stockage et le pilotage des équipements électriques. Le groupe de travail a montré qu'il existe beaucoup de solutions de flexibilité déjà disponibles, financièrement équilibrées et ne nécessitant pas de subventions publiques.

Les modèles météorologiques se perfectionnant en parallèle, on pourra par ailleurs travailler avec des flexibilités dynamiques "programmées". Plus on anticipera, moins la flexibilité coûtera cher. Le rapport s'est également concentré sur le principal frein, à savoir la coordination des acteurs. Tout l'écosystème doit se parler, du fournisseur d'énergie au client final en passant par les équipementiers.

Quelles sont les conditions pour parvenir à cette situation ?

A.-S. P.-F. : L'essor des flexibilités de la consommation ne sera possible que si les équipements connectés dans le bâtiment, les installations électriques pilotables (chauffage, chauffe-eau...) et les gestionnaires d'énergie (les Bacs – "Building automation and control systems" – dans le tertiaire) se massifient. Le rapport préconise par conséquent de doter progressivement le parc de capacités de gestion locale de l'énergie, de manière à constituer un gisement critique de flexibilités.

Cela implique cependant une fluidification du parcours du consommateur, avec un partage automatique des données tarifaires de son contrat d'énergie avec son gestionnaire d'énergie, pour ne pas avoir à le paramétrer manuellement. Il ne faut pas non plus perdre de vue qu'on vit également une transition numérique en plus d'une transition énergétique, et qu'on va donc avoir de plus en plus d'équipements consommant de l'électricité tout en communicant davantage.

"À terme, le potentiel d'effacement est évalué à 10 gigawatts pour 17 millions de logements, rien que pour le chauffage."

Le rapport recommande ainsi une standardisation des échanges relative à la flexibilité car il est important d'aider dès aujourd'hui les entreprises françaises à s'acculturer à ce qui va se passer demain. Par exemple, le compteur Linky peut communiquer de deux manières avec les autres équipements du logement : soit par contact électromécanique, c'est-à-dire une impulsion électrique lue par un contacteur ; soit par télé-information client (ou Tic standard), c'est-à-dire une URL capable de transporter des données plus complexes et lue électronumériquement.

Or il manque aujourd'hui des éléments pour que cette Tic standard soit comprise par les produits des équipementiers, alors que des solutions ni complexes ni coûteuses peuvent être mises en place dès à présent afin d'utiliser cette fonctionnalité du Linky. Pour avoir demain une masse accessible de flexibilités, il faut donc disposer d'équipements communicants, en capacité d'être pilotés, qu'il s'agisse de pompes à chaleur ou de panneaux solaires, le tout dans un standard interopérable.

Schéma du système global développé par les industriels d'Ignes pour piloter les équipements d'un logement. © Ignes

Comment prévenir les risques liés à la cybersécurité et à la protection des données dans un environnement numérique toujours plus ouvert ?

A.-S. P.-F. : Nous vivons dans un monde connecté, même si nous ne l'utilisons pas encore au maximum de ses capacités pour gérer les flexibilités. Les acteurs réalisent par exemple des exercices de cyberattaque pour observer la réaction du réseau, surtout en aval du compteur où les vulnérabilités sont particulièrement présentes mais beaucoup plus diffuses. Mais là encore, des solutions existent déjà, la preuve avec les différents partenariats conclus entre Ignes et des fournisseurs et agrégateurs.

La standardisation d'un cadre bilatéral entre industriels permettra de massifier cette demande pour que, demain, le thermostat ou le gestionnaire d'énergie soit en mesure de rendre le même service, quelque que soit le fournisseur ou l'agrégateur. Beaucoup de travaux européens, notamment sur la normalisation, sont également en cours. Le chemin est pris mais il faut maintenant le rendre opérationnel.

"Dans la mesure où les technologies ne se déploient que si leur marché se déploie, l'enjeu est de faire bouger toute la masse de clients. Mais tant qu'il n'y aura pas de signaux incitatifs pour moduler les consommations, les équipements ne pourront pas se diffuser pleinement."

C'est pourquoi ce sujet s'inscrit aussi dans le cadre plus large du plan d'électrification des usages actuellement en préparation entre les pouvoirs publics et les acteurs : il faut préparer dès maintenant le parc pour qu'il puisse répondre aux besoins de flexibilités des échéances 2030-2040.

En installant un gestionnaire d'énergie, on va limiter le nombre de points ouverts, et donc susceptibles d'être attaquables, dans le logement. Ignes promeut des équipements communicants "by design" (par conception) et en mode edge (par interface) plutôt qu'en mode cloud (en hébergeant les données à distance), en partant du principe que l'ensemble des échanges entre les équipements doivent se faire à l'intérieur du logement.

Nos adhérents travaillent à la détection des menaces et sont capables d'apporter des réponses sur la cybersécurité, d'autant que les équipements ont de plus en plus d'exigences réglementaires sur ces sujets. Dans ce domaine, il convient d'avoir une véritable stratégie d'État. La cybersécurité est un corollaire de l'électrification, il serait donc intelligent d'anticiper ces questions et de les traiter en amont pour éviter qu'elles ne deviennent problématiques et freinent le développement des solutions.

Qu'attendez-vous de la suite qui pourrait être donnée aux recommandations du rapport ?

A.-S. P.-F. : Les recommandations du comité prospectif se destinent au monde institutionnel, comme la CRE et la DGEC (Direction générale de l'énergie et du climat) pour envisager par exemple une évolution des dispositifs MaPrimeRénov' et CEE (Certificats d'économies d'énergie). L'idée est avant tout d'avoir un bon partage de données entre les acteurs.

Est-ce que le marché va naturellement réussir à le faire ou faudra-t-il de la régulation ? On peut imaginer, vu la disproportion entre les fournisseurs et les équipementiers, que le rapport de force va nécessiter beaucoup plus de régulation, qui devra alors se faire dans un cadre de marché.

Dans les leviers à actionner pour concrétiser la flexibilité dynamique, beaucoup de choses sont en outre prévues dans la directive EPBD (directive européenne sur la performance énergétique des bâtiments). Cela pourrait se traduire par l'ajout dans le DPE (diagnostic de performance énergétique) d'une information sur le niveau de flexibilité du bâtiment. Nous avons déposé un amendement au Sénat en ce sens, l'idée étant que dans tout bâtiment neuf ou rénové, le logement puisse être en mesure de faire de la flexibilité.

Sur le plan financier, la flexibilité dynamique ne peut pas s'apparenter à un jackpot. Il s'agit plutôt d'un modèle économique offrant un complément de rémunération aux économies d'énergie qu'on va déjà aller chercher dans le bâtiment. On reste dans cette logique de consommer moins et de consommer mieux.


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