Malgré ses promesses, "l'IA n'est pas encore assez mature dans le bâtiment"

Par   Corentin PATRIGEON

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Publié le 24 février 2026
© iStock/Javier Ruiz
Un thermostat pilotant le chauffage d'un logement.
STRATÉGIE. Les industriels de la GTB ont dressé un point d'étape deux mois après la publication du décret reportant les échéances Bacs et thermostats. XPair s'est entretenu pour l'occasion avec Justin Passaquet, directeur commercial France chez Distech Controls, et Florent Trochu, délégué général du Syndicat ACR.

À l'occasion de l'assemblée générale du Syndicat ACR (Automatismes, génie climatique et régulation) et de l'Alliance Bacs (Building Automation & Control Systems) qui s'est tenue fin janvier à Paris, XPair s'est entretenu avec Justin Passaquet, directeur commercial France chez Distech Controls, et Florent Trochu, délégué général du Syndicat ACR et de l'Association BacNet France, pour tirer le bilan 2025 et les perspectives 2026 de la filière, dans un contexte toujours compliqué pour le secteur du bâtiment.

Florent Trochu, délégué général du Syndicat ACR et de l'Association BacNet France. © ACR

XPair : Tout d'abord, quelle est la raison d'être de l'Alliance Bacs ?

Florent Trochu : L'Alliance Bacs est une extension du Syndicat ACR créée en 2023, lorsqu'on a constaté que le cadre réglementaire se structurait avec les aides type CEE (certificats d'économies d'énergie) et qu'on a anticipé un déploiement massif des Bacs. On s'est aussi rendu compte qu'il y avait un besoin de partager nos référentiels au-delà du lien déjà fort que nous entretenons avec les associations de protocoles de communication, vers le reste de la filière, de l'exploitation au contrôle, d'où la création de cette structure.

Aujourd'hui, les membres d'ACR sont de fait membres de l'Alliance Bacs. Nous souhaitons encore voir nos rangs grossir afin d'enrichir nos travaux, mais nous sommes déjà satisfaits de pouvoir réunir la filière autour de nos référentiels et partages de bonnes pratiques.

Comment se positionne la filière après le projet de décret reportant les échéances Bacs et thermostats ?

F. T. : Il y a effectivement eu en décembre 2025 ce projet de report des échéances du décret Bacs pour la partie tertiaire – avec un nouveau seuil de 70 kilowatts pour l'installation d'un Bacs qui devait s'appliquer au 1er janvier 2027 et est donc repoussé en 2030 – et du décret thermostats – qui inclut notamment les robinets thermostatiques, obligatoires dans le résidentiel à compter du 1er janvier 2027, mais là aussi reportés en 2030.

"Le marché a surtout fonctionné grâce à des renouvellements d'installations, or tous les bâtiments ne sont pas équipés : on estime aujourd'hui qu'entre 15 et 17 % seulement des bâtiments soumis au décrets Bacs en sont pourvus."

- Justin Passaquet

Avec nos adhérents, nous nous sommes mobilisés pour nous opposer à ce report car la filière était alors dans une dynamique de massification. Nous pensions donc que repousser l'échéance aurait pu avoir un impact sur la progression du marché. Le décret a finalement été publié juste après Noël.

La logique n'a pas bougé, les échéances sont prolongées et il y a encore beaucoup à faire. Ce déploiement progressif peut cependant permettre de s'équiper de manière intelligente tout en respectant nos préconisations, à savoir utiliser des Bacs standardisés et les mettre en œuvre avec des protocoles de communication ouverts, grâce à leur interopérabilité et leur compatibilité d'une génération à l'autre.

Justin Passaquet, directeur commercial France chez Distech Controls. © Distech Controls

Justin Passaquet : Les Bacs faisant partie intégrante du décret tertiaire, je ne suis pas particulièrement inquiet pour le moment du report des échéances, car le meilleur levier, et le plus évident, pour obtenir des résultats tangibles en matière d'économies d'énergie n'est ni l'isolation, ni les équipements, mais bien les Bacs. Ils devraient donc continuer à être majoritairement adoptés pour mettre à jour les GTB, d'autant que beaucoup d'ensembles de bureaux sont aujourd'hui encore mal exploités.

La dynamique est plutôt bonne à l'heure actuelle mais jusqu'à présent le marché a surtout fonctionné grâce à des renouvellements d'installations, or tous les bâtiments ne sont pas équipés : on estime aujourd'hui qu'entre 15 et 17 % seulement des bâtiments soumis au décrets Bacs en sont pourvus. C'est évidemment très peu et le réservoir est par conséquent énorme, mais la capacité des acteurs à remplir ce réservoir est limité.

Des professionnels qualifiés sortent des écoles mais en nombre insuffisant. Le report des échéances permet donc de redonner un bol d'air à certains et de diminuer la crête de la vague, mais pas la pression ni la demande.

Qu'est-il ressorti de l'assemblée générale des acteurs du secteur ?

F. T. : La vision d'ACR a été réaffirmée, à savoir s'appuyer sur des standards internationaux pour développer des offres robustes, les mettre en œuvre et les partager au sein de la filière. Les offres actuelles sont déjà très solides mais on constate des écarts lors de la mise en œuvre puis lors de l'exploitation. Sur la base de nos référentiels, il s'agit donc d'avoir une lecture commune des Bacs et de réduire ces écarts.

Sur la cybersécurité, "la question n'est pas de savoir si on va être attaqué mais quand et à quel niveau, aussi faut-il faire en sorte que l'attaque soit la plus circonscrite possible".

- Justin Passaquet

Dans le tertiaire, il y a une exigence de résultats à échéance 2030 avec des objectifs de réduction de la consommation énergétique qui reste notre point de mire, et finalement le juge de paix qui amène les assujettis à s'équiper de solutions adéquates. Le report est donc un moindre mal.

Quand on analyse le coût de la construction, les Bacs ne représentent au maximum que 3 %, mais ils souffrent de ne pas être un sujet prioritaire alors qu'on peut obtenir des résultats efficaces sur le long terme avec peu d'équipements mis en œuvre, ne serait-ce que pour gérer l'intermittence. Je rappelle que toute la philosophie des Bacs est de consommer uniquement l'énergie nécessaire.

Face aux menaces de cybersécurité toujours plus nombreuses, comment s'organise la filière de la GTB et de la régulation ?

F. T. : Il va y avoir une mise à jour progressive des standards de normalisation au niveau européen et international en lien avec la directive EPB (performance énergétique des bâtiments). D'un point de vue technologique, les protocoles standardisés intègrent donc des critères de cybersécurité qui se déploient sur le marché en réponse aux réglementations française et européenne.

En fonction de la place occupée par un acteur sur la chaîne de valeur et de la typologie de bâtiment considérée, la lecture des référentiels peut toutefois varier. L'intérêt de la filière est ainsi d'homogénéiser ces pratiques en promouvant une lecture partagée, de la conception à l'exploitation.

Nous cherchons toujours à avoir une infrastructure numérique la plus efficace et la moins carbonée possible : c'est dans l'ADN de la filière de chercher le confort maximum à travers un minimum de consommation énergétique. Pour traiter ces sujets, l'infrastructure doit être évolutive et la donnée, traitée au plus près de son utilisation. Les Bacs sont toujours positionnés comme le 3e pilier de la performance énergétique du bâtiment, derrière l'isolation et les équipements. Contrairement aux deux autres, le retour sur investissement des Bacs est très rapide puisqu'il est de 5 ans au maximum.

J. P. : Les acteurs de la filière se sont davantage préparés aux enjeux de cybersécurité qu'à ceux de l'IA, donc les solutions sont prêtes à être déployées en intégrant ces questions. La question n'est pas de savoir si on va être attaqué mais quand et à quel niveau, aussi faut-il faire en sorte que l'attaque soit la plus circonscrite possible.

On ne peut pas non plus exclure la notion du poids carbone, pour lequel les décrets Bacs et tertiaire fixent une trajectoire qui n'existait pas il y a encore une dizaine d'années. Mais là aussi, nous commençons à prendre conscience qu'il y a un déficit de formation dans la filière.

Quid du rôle et de la place de l'intelligence artificielle dans les solutions proposées par les acteurs que vous représentez ?

J. P. : L'IA doit pouvoir nous aider à compenser les écarts constatés, mais nous avons un vrai problème avec elle dans la GTB : il y a beaucoup d'offreurs mais pas de réceptacle, or il faut un moyen sur le terrain pour déployer l'IA. Nous n'avons pas encore trouvé ce contenant agnostique chez les fabricants, si bien que nous avons peu d'automates capables aujourd'hui d'héberger de l'IA.

"Nos constructeurs déploient des technologies utilisant les échanges de données depuis des décennies. Avec l'IA, on passe à une dimension supérieure, mais ce principe est déjà inscrit dans l'ADN de la filière. En réalité, il faut savoir dans quel objectif on utilise l'intelligence artificielle."

- Florent Trochu

En parallèle, il manque des professionnels compétents sur l'IA dans le bâtiment, capables de concaténer des données et d'améliorer des processus. Il y a en outre une difficulté supplémentaire sur le passage à l'échelle du cloud en France. Je pense donc que l'IA n'est pas encore assez mature dans le bâtiment. Elle offre pour l'instant peu de bénéfices, aussi bien pour les offreurs que pour les clients finaux. Certes, la situation pourrait changer très rapidement, mais l'IA n'est pas encore en mesure de révolutionner notre métier.

F. T. : Si l'on considère l'IA comme usage du numérique, associée à des algorithmes et à des données, c'est en fait le cœur de métier des Bacs. Nos constructeurs déploient des technologies utilisant les échanges de données depuis des décennies. Avec l'IA, on passe à une dimension supérieure, mais ce principe est déjà inscrit dans l'ADN de la filière. En réalité, il faut savoir dans quel objectif on utilise l'intelligence artificielle. À partir du moment où le but est défini, on peut utiliser l'IA pour l'atteindre, mais elle n'est en soi qu'un outil.

La filière Bacs est donc elle aussi confrontée à un manque de bras et de compétences ?

J. P. : L'IA est véritablement un changement majeur et tout le monde, à commencer par les écoles et établissements de formation, doit s'y préparer. D'ici 5 ou 10 ans, le métier de "facility manager" aura beaucoup changé. Aujourd'hui, les mainteneurs sont peu formés, et particulièrement sur la GTB, mais l'arrivée des agents IA pourrait changer la donne.

Les acteurs ont encore du mal à trouver de la récurrence, ils font du curatif mais pas assez de préventif. Selon moi, il faut garder le savoir chez les humains et utiliser l'IA pour nous aider sur l'aspect mécanique des processus. Ce n'est pas une IA qui ira constater si une vanne s'ouvre ou pas, on ne pourra donc pas se passer des professionnels sur le terrain et de leurs savoirs.

Le bâtiment s'intéresse aussi de plus en plus à sa gestion de l'eau. Comment les Bacs peuvent-ils y prendre leur part ?

J. P. : La gestion de l'eau est un parent pauvre des Bacs. Il y a l'eau consommée par les éléments constitutifs des Bacs, qui contiennent beaucoup d'électronique, mais par la suite des Bacs bien fabriqués, bien installés et bien exploités vont permettre d'économiser du carbone et de l'eau dans le bâtiment en disposant des bonnes métriques et des bonnes données, comme un régulateur de pompe ou de chaudière.

L'eau fait partie des énergies et en arrivant à détecter des fuites ou des mauvaises consommations, on s'assure ainsi une meilleure conduite sur l'ensemble énergétique, tout en faisant en sorte que le gaspillage soit le plus limité possible.

F. T. : C'est pourquoi nous appelons l'ensemble des acteurs de la filière à nous rejoindre, pour que les industriels puissent concevoir des Bacs évolutifs et déployables en coopération. C'est tout l'enjeu de partager les bonnes pratiques et d'éviter ainsi des contre-références majeures liées à des offres peu pertinentes ou à des acteurs qui n'auront pas saisi les enjeux.


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