Matériaux, énergies : "Nous sommes à la Préhistoire de la décarbonation", N. Tchang (Tribu Énergie)

Par   Corentin PATRIGEON

Actualités
Publié le 16 avril 2026
© Grégory Brandel
Nathalie Tchang, directrice-associée du BET Tribu Énergie.
ENJEUX. Pour XPair, la directrice et associée du BET Tribu Énergie dresse un état des lieux des dernières évolutions réglementaires pour le secteur tertiaire. Elle livre également son analyse de la stratégie d'électrification tous azimuts des pouvoirs publics et des méthodes de travail de la filière.

XPair : Quelles sont les dernières évolutions de la réglementation énergétique et environnementale du secteur tertiaire ?

Nathalie Tchang : La grande nouveauté de ces dernières semaines est la publication du décret n° 2026-16 du 15 janvier 2026 "relatif aux exigences de performance énergétique et environnementale des constructions de bâtiments d'activités tertiaires spécifiques et de bâtiments à usage industriel et artisanal en France métropolitaine", qui introduit les dispositions de la RE2020 pour 13 typologies de bâtiments supplémentaires. C'est une excellente nouvelle, les acteurs comme les bureaux d'études l'attendaient avec beaucoup d'impatience car il y a tout de même eu quatre ans d'écart entre les bureaux et locaux d'enseignement et les autres typologies de bâtiments tertiaires.

La RE2020 vient ainsi compléter le panel des textes réglementaires, entre le décret tertiaire et le décret Bacs ("Building automation and control systems"). Cela dit, des tertiaires ne sont toujours pas pris en compte, et peut-être une implémentation va-t-elle se faire à la demande de l'Europe. C'est une nouveauté à prendre en compte malgré son calendrier un peu compliqué car l'arrêté allant avec le décret n'est toujours pas publié alors que la date d’entrée en vigueur est prévue au 1er mai 2026.

"La clause de revoyure du décret Rivaton est indispensable car les moyens n'ont pas été mis en face des ambitions bas-carbone et environnementales affichées par l'État."

Il y a aussi le décret Rivaton, qui introduit une modulation pour les IGH (immeubles de grande hauteur) et cela à partir du 1er juillet 2026 . Nous espérons ainsi repartir sur des bonnes bases dès juillet, en tout cas en appliquant les mêmes règles avec les mêmes indicateurs et en évitant de saucissonner les bâtiments. Globalement, des usages qui nous manquaient dans le cadre de la RT2012 pour les médiathèques/bibliothèques et vestiaires notamment, ont désormais été introduits.

La philosophie de la RE2020 est respectée, avec un calendrier courant jusqu'en 2031. Cela signifie aussi que les nouvelles typologies de bâtiments vont arriver directement sur le seuil 2025, il ne sera donc peut-être pas simple pour eux de garder la cadence par rapport aux bureaux et aux locaux d'enseignement. Les acteurs concernés vont devoir tester le seuil 2025 avec une période d'apprentissage hyper-courte, à savoir un an et demi, ce qui représente un défi, surtout pour des gros bâtiments tertiaires (hôpitaux, hôtels, aérogares…).

Où en est l'application des décrets tertiaire et Bacs, et de l'obligation de calorifugeage des réseaux de chaleur et de froid ?

N. T. : Pour ce qui est du décret tertiaire, des bruits de couloirs laissent entendre que le seuil d'application serait redescendu de 1.000 à 500 m² par l'Europe. Affaire à suivre. Dans le même registre, la loi Aper (relative à l'accélération de la production d'énergies renouvelables) risquerait de s'opposer à la directive européenne sur la performance énergétique des bâtiments (DPEB) sur les seuils de solarisation pour les bâtiments neufs publics et non résidentiels, avec d'un côté  500 m² et de l'autre 250 m², pour une application prévue à compter de décembre 2026.

Il existe donc aujourd'hui un écart entre la DPEB et sa transposition française, un flou qui devra être clarifié car le résidentiel va ensuite être concerné à partir de 2029. Le Règlement européen sur les produits de construction (RPC) risque par ailleurs de remettre en question notre démarche ACV (Analyse de cycle de vie). L'Europe est en train de dynamiter tout le travail que la France a pu faire ces dernières années avec la base Inies et les FDES (Fiches de déclaration environnementale et sanitaire).

On s'aperçoit qu'elle a été trop en avance et qu'elle n'a pas réussi à imposer sa vision pour l’instant. Pour le reste, le décret Bacs et l'obligation de calorifugeage des réseaux de chaleur et froid sont toujours d'actualité. Nous autres bureaux d'études ne sommes concernés qu'à moitié car les délégataires CEE démarchent déjà nos clients en amont sur ces sujets. Mais nous faisons une piqûre de rappel sur ces obligations lorsque nous intervenons sur des rénovations de bâtiments et des audits énergétiques.

En tant que bureau d'études, quels retours d'expérience faites-vous de ces différents textes réglementaires sur le tertiaire ?

N. T : Avec ces nouveaux usages, on s'aperçoit que n'importe qui peut faire une étude énergie et carbone alors qu'on a créé un dispositif ambitieux ! Il faut donc garantir la qualité des études par la qualification des acteurs, et à ce titre la clause de revoyure est indispensable car les moyens n'ont pas été mis en face des ambitions bas-carbone et environnementales affichées par l'État, trop peu de bâtiments ont servi au calage des seuils réglementaires.

Les acteurs essuient les plâtres car des bâtiments risquent d’avoir du mal à respecter certaines exigences et on demande aux BET de trouver des solutions qui n'existent parfois pas, ou alors qui existent mais avec des surcoûts en décalage.

"Il est complètement aberrant de miser uniquement sur l’électricité. Je ne supporte pas qu'on nous impose des solutions techniques, sachant que notre valeur ajoutée de MOE est justement de conseiller nos clients."

Il y a aussi un sujet avec la norme A2 : les pouvoirs publics ont donné six mois supplémentaires pour recaler les seuils mais certaines typologies risquent d’avoir du mal à viser les seuils Icconstruction 2028 et 2031, notamment en raison du matériau bois et des budgets actuels. Dans les points d'alerte, il y a également la stratégie très pro-PAC (pompe à chaleur) du Gouvernement, qui fait tout pour évacuer les solutions gaz.

Sur les nouveaux tertiaires concernés par la RE2020, je reste persuadée qu'il est complètement aberrant de miser uniquement sur l’électricité car nous ne sommes pas indépendants avec le nucléaire, dont les stocks d'uranium proviennent de l'étranger et avec des budgets pour les nouveaux EPR (réacteurs pressurisés européens) qui ne sont toujours pas votés. On délaisse complètement le biogaz alors qu'il va être plus compétitif que jamais face aux prix du gaz naturel qui s'envolent.

En tant que maître d'œuvre, je ne supporte pas qu'on nous impose des solutions techniques, sachant que notre valeur ajoutée est justement de conseiller nos clients en comprenant leurs besoins et en identifiant les vecteurs énergétiques les plus intéressants pour y répondre. Les vecteurs autres que l'électricité peuvent avoir leur intérêt et il n'est pas judicieux de couper l'herbe sous le pied aux professionnels.

Dans ces conditions, comment optimiser les différents indicateurs de la RE2020 ?

N. T. : Le Bbio va devenir beaucoup plus difficile à optimiser car l'éclairage devient un facteur prépondérant. Une conception bioclimatique faisant la part belle à la lumière naturelle devient ainsi prioritaire. Sur l'Icconstruction, la France est très mono-matériau : nous sommes le pays du béton !

On a beau faire des propositions alternatives, on revient toujours sur le béton bas-carbone, sauf en industrie et dans le commerce où il y a beaucoup de métal, ainsi que dans les crèches, les gymnases et les médiathèques qui ont plus d’appétence pour le biosourcé. Les activités raisonnant en silo, nos ingénieurs structures sont rarement multi-matériaux, ce qui représente un vrai frein à la décarbonation de la superstructure.

De fait, nous sommes un peu à la Préhistoire de la décarbonation. Il faut que les acteurs travaillent beaucoup plus ensemble, qu'ils soient plus ouverts d'esprit, aussi bien en termes de matériaux que d'énergies. Le secteur a plus besoin d'experts que de calculateurs, il a besoin de prendre du recul sur les projets pour bien intégrer les contraintes et les budgets.

Par exemple, le fait d'avoir du tout-PAC est finalement aussi impactant sur le plan du carbone en raison de l'usage de fluides frigorigènes et d'unités extérieures ! C'est pourquoi nous avons plus que jamais besoin d'une approche à 360 ° et pluridisciplinaire.

Idem pour le photovoltaïque : est-ce que le fait que 100 % de nos panneaux solaires viennent de Chine est une bonne chose pour notre industrie ? Qu'on fasse des CEE (Certificats d'économies d'énergie) pour financer la décarbonation, oui, mais qu'on en fasse aussi pour protéger nos industriels européens et français ! La réglementation actuelle a une approche trop technocrate et pas du tout entrepreneuriale.

On présente souvent le Contrat de performance énergétique, ou CPE, comme un outil trop peu connu et donc trop peu utilisé. Quel est votre avis sur le sujet ?

N. T. : Beaucoup de marchés publics se lancent avec le CPE. Ayant les deux casquettes AMO et MOE efficacité énergétique, je reconnais que le CPE permet au maître d'ouvrage d'avoir un projet avec un prix relativement cadré dès la signature. Il assure un atterrissage financier évitant de se faire embarquer dans un chantier extraordinaire avec un coût soi-disant raisonnable, et de se retrouver in fine pieds et poings liés.

"Qu'on fasse des CEE pour financer la décarbonation, oui, mais qu'on en fasse aussi pour protéger nos industriels européens et français !"

L'autre avantage du CPE est que les acteurs prennent leurs responsabilités en matière de performance énergétique au regard du décret tertiaire, en sachant que les consommations énergétiques sont dérisoires par rapport au coût global d'un bâtiment malgré le cumul au fil des ans.

Une certaine vigilance s'impose néanmoins car certaines entreprises peuvent être tentées de déshabiller les projets pour faire rentrer les coûts dans leurs clous. Mais cet engagement sur les performances a un coût considérable, aussi bien en phase concours car on ne peut pas le faire sur Esquisse mais plutôt sur APD et en coût travaux.

Où en sont les certifications et labels relatifs au tertiaire ?

N. T. : Effinergie propose deux labels en lien avec la RE2020 pour le neuf et la rénovation. Parmi les certificateurs français, on retrouve toujours Certivéa, Prestaterre et récemment Promotelec.  L’atout de la certification Certivéa repose sur la possibilité de valoriser la performance globale des actifs immobiliers à travers ses six familles de solutions.

Elle couvre l’ensemble des enjeux du développement durable (environnementaux, sociétaux, économiques et numériques) et s’applique à différentes échelles : bâtiment, territoire… Cette approche globale permet non seulement d’améliorer la qualité, la performance et la résilience des projets, mais aussi d’augmenter leur valeur et leur attractivité auprès des investisseurs et des usagers, tout en s’inscrivant dans des cadres comme l’ESG (critères environnementaux, sociaux et de gouvernance) ou la taxonomie européenne.

Concernant le BREEAM ("Building Research Establishment Environmental Assessment Method"), la principale nouveauté depuis le 1er janvier 2026 réside dans l'application du référentiel V7, qui impose entre autres le commissionnement des installations techniques, un aspect intéressant en lien avec la performance énergétique.

Il existe en outre un label très méconnu du grand public : le label Bas-Carbone, qui facilite le financement et met en relation avec une couverture nationale. Au sein de l'AICVF (Association des ingénieurs et techniciens en climatique, ventilation et froid), nous en parlons dans notre mallette de formation RE2020 actuellement en préparation.


Actualités

Sélection produits