PPE 3 : après l'annonce des objectifs, ces questions qui restent en suspens
Après deux ans et demi d'attente, les acteurs n'y croyaient plus vraiment mais le Gouvernement s'est enfin décidé à publier au Journal officiel du 13 février 2026 le décret n° 2026-76 du 12 février 2026 relatif à la troisième Programmation pluriannuelle de l'énergie (PPE). Le texte, qui ouvre un boulevard à l'électrification, fixe des objectifs aux filières de la pompe à chaleur, du solaire photovoltaïque et thermique, ou encore de la chaleur et du froid renouvelables.
Pour les pouvoirs publics, l'enjeu était aussi d'embrayer efficacement sur la PPE 2, "qui a vu ses objectifs globalement atteints" selon Sophie Mourlon, la directrice générale de l'énergie et du climat, présente à une table ronde organisée par l'exécutif ce 12 février aux centrales hydroélectriques de Saut-Mortier et de Vouglans, dans le Jura. Le fil rouge de la PPE 3 demeure donc la baisse des consommations d'énergies fossiles, "élément déterminant" aux yeux de la responsable, qui souligne au passage que la production électrique de la France est déjà "décarbonée à 95 %".
Également invité à l'évènement, Thomas Veyrenc, le directeur général chargé de l'économie, de la stratégie et des finances du Réseau de transport d'électricité (RTE), dont les derniers scénarios énergétiques ont inspiré le Gouvernement pour élaborer la mouture définitive du texte, rappelle qu'un système énergétique comportant des énergies renouvelables "est un système centralisé avec du pilotage en temps réel, l'objectif dans les prochaines années est donc d'être en capacité à exploiter ce système pour remplacer le gaz par de l'électricité".
Clause de revoyure en 2027
Une électrification rapide à l'image du plan Messmer permettrait selon lui une décarbonation tout aussi véloce du pays, un défi "difficile mais pas inédit". Ajoutant : "Nous avons de l'électricité abondante et compétitive sur les marchés. La France est en situation de faire à la fois l'électrification de l'industrie lourde, des transports, du bâtiment ; tous les pays ne sont pas dans cette situation."
Ce qui explique la consécration de l'électron dans la copie finale de l'exécutif, une copie "
"Il faut définitivement enterrer les querelles de familles : on a besoin du nucléaire car il est pilotable, on a aussi besoin du renouvelable, moins flexible en production mais plus flexible en construction".
- Roland Lescure
Si le nucléaire reste "la base" du bouquet énergétique tricolore, "on a 17 millions de concitoyens qui peuvent être approvisionnés si on poursuit le développement du solaire photovoltaïque", note le locataire de Bercy.
L'État et les filières se laissent cependant une marge de manœuvre par le biais d'une clause de revoyure qui permettra, d'ici à 2027, de réajuster si besoin la trajectoire en fonction de l'évolution sur le terrain. "La Corse et les Outre-mer sont les parents pauvres de la décarbonation", complète Roland Lescure, appelant à investir et à "relancer la PPE dans les territoires".
"Il faut clairement aller plus loin avec les pompes à chaleur"
Sa collègue de la Transition écologique, Monique Barbut, abonde : "Le meilleur moyen de retrouver notre souveraineté, du pouvoir d'achat et de ne plus dépendre des énergies fossiles, c'est de lancer un grand programme électrique". Roquelaure insiste sur l'articulation entre la PPE 3 et la troisième Stratégie nationale bas-carbone (SNBC), publiée en décembre dernier et qui indique les résultats de décarbonation attendus par secteur d'activité, et le plan d'électrification "chiffré" qui devrait être publié en avril.
"Sur le bâtiment, il faut clairement aller plus loin avec les pompes à chaleur, les produire en France et travailler sur un nouveau modèle de leur financement", poursuit Monique Barbut, affirmant "viser 300.000 unités pour cette année".
Dans sa réflexion, l'exécutif espère donc faire d'une pierre deux coups avec sa PPE 3 : décarboner et réindustrialiser grâce, précisément, à l'électrification massive des usages. Évidemment, cette "bascule technologique" est loin de convaincre tout le monde.
Sans surprise, la filière électrique applaudit des deux mains. "Nous avons des leaders mondiaux de l'électricité", plaide le président de l'Union française de l'électricité (UFE), Christian Buchel. Pour lui, il y a encore du travail dans la mesure où la France ne comptait que "27 % d'électricité dans sa consommation finale d'énergie en 2023", derrière le pétrole. "La PPE pour les périodes 2025-2030 et 2031-2035 ouvre la voie à une rupture essentielle" que l'organisation voit aussi comme "un défi collectif et une opportunité stratégique".
Les data centers, catalyseurs de la consommation d'électricité ?
Laurent Bataille, président du Gimelec (Groupement des entreprises de la filière électronumérique française) et par ailleurs président de Schneider Electric France, partage ce constat : "Le numérique va rendre cette électrification beaucoup plus rapide et beaucoup plus efficace pour les Français", notamment via les data centers qui "sont une infrastructure clé pour le pays, en centralisant un ensemble de données et d'applicatifs systèmes qui font tourner les usines, les collectivités locales... Ce sont des équipements critiques qu'il faut avoir sur notre territoire."
Les Européens doivent par conséquent répondre présents dans ce dossier : "On a eu une vague pour le cloud, on a aujourd'hui une nouvelle vague pour l'IA. Il y a une vraie opportunité pour l'Europe d'attirer ces investissements pour une question de souveraineté mais aussi de développement durable grâce à notre électricité décarbonée." Le responsable reconnaît toutefois que les centres de données ont encore un travail à faire "sur la récupération de la chaleur fatale".
"Réussir la transition énergétique ne consiste pas à tout électrifier, mais à électrifier mieux et plus vite les usages pertinents", résume le directeur général du Serce, Michel Gioria. "L'intensification des usages électriques doit être une priorité de la politique énergétique nationale et son succès nécessite des entreprises industrielles puissantes et de qualité", rebondit Philippe Armand, délégué général du Sycabel.
Aux côtés du Serce (Syndicat des entreprises de la transition énergétique et numérique) et du Sycabel (Syndicat des fabricants de câbles électriques, de communication et d'accessoires de raccordement), le Gimelec considère plus largement que deux leviers doivent être actionnés en priorité pour concrétiser l'électrification des usages : la fixation d'une cible nationale, à savoir 35 % d'électricité dans la consommation finale du pays en 2030, puis 40 % en 2035 ; et la réduction de la fiscalité sur l'électron.
Le président de la Fieec (Fédération des industries électriques, électroniques et de communication), Benoît Coquart, abonde : "Il est nécessaire de créer les conditions d'un véritable choc d'électrification" et "urgent d'accélérer les consommations électriques en France, dans l'industrie, dans les data centers, dans la mobilité et dans le bâtiment".
"Des solutions en termes d'équipements mais aussi de prix"
Représentant l'Afpac (Association française pour les pompes à chaleur) lors de la table ronde gouvernementale, François Deroche se réjouit des annonces sur la PPE 3 : "Les technologies de Pac permettent de réduire très fortement les coûts des ménages. C'est un vrai levier de décarbonation dans le bâtiment. La France est aujourd'hui le premier marché européen de la Pac ; c'est aussi le premier pays à mettre en place la préférence européenne avec la mise en place de l'agrément Pac, qui est une chance pour nos industries."
Emmanuelle Cosse met en garde : "Décarboner le logement, ce n'est pas juste changer de vecteur énergétique, c'est aussi faire des travaux, car si on ne les fait pas, on court à la catastrophe".
Espérant bénéficier de "conditions d'accélération" pour faire croître son marché, l'Afpac donne rendez-vous en mars pour l'inauguration du Cepac, le Centre d'expertise pour les pompes à chaleur, dont le but sera "de proposer une pompe à chaleur dans chaque cas de rénovation".
Emmanuelle Cosse, présidente de l'Union sociale pour l'habitat, tient quant à elle à nuancer : "Pour le logement, décarboner est une priorité mais il faut trouver des solutions concrètes pour adapter le parc plus vite que la détérioration du climat. C'est de la dentelle : il faut travailler sur des solutions en termes d'équipements mais aussi de prix."
Le "oui mais attention" des filières ENR
Les filières renouvelables, pour leur part, accueillent différemment la publication de la PPE 3.
"Sur le solaire, l'objectif est important pour redonner de la visibilité, et toutes les familles du solaire doivent y concourir", appuie Jules Nyssen, président du SER (Syndicat des énergies renouvelables), en rappelant que ses adhérents "sont aussi des acteurs du réseau, aussi bien de stockage que de distribution".
Jules Nyssen se dit soulagé de voir "la guerre des religions" énergétiques enterrée, réitère son souhait de voir une "équipe de France des énergies" s'emparer du sujet et juge "urgent" que le Gouvernement publie "sans délai" les appels d'offres prévus "afin de rassurer les entreprises et les salariés qui ont exprimé de très fortes inquiétudes ces dernières semaines".
Chez France Renouvelables, l'association promouvant les ENR électriques ainsi que les solutions de stockage et de flexibilité, on salue la publication du décret tant attendu mais on maintient une certaine "vigilance".
Sa présidente, Anne-Catherine de Tourtier, déroule : "Dans un contexte de volonté affirmée de sortie des énergies fossiles importées, qui représentent encore plus de 60 % de la consommation énergétique en France, et de choix d'une politique à deux jambes, ENR et nucléaire, l'ensemble de ces trajectoires devront être finement associées à un grand plan national d'électrification, en apportant un vigilance particulière aux questions de calendrier, car la souveraineté énergétique de notre pays ne peut attendre 10 ou 15 ans".
Des regrets et de la méfiance chez les gaziers
La filière gaz se "félicite" quant à elle de la parution de la PPE 3, jugée "déterminante" pour faire passer la production de molécules renouvelables et bas-carbone à la vitesse supérieure. "Nous sommes convaincus que les objectifs fixés pour la première marche de 2030 (44 térawattheures de biométhane injecté, NDLR) sont atteignables (...)", réagit Frédéric Martin, à la tête de France Gaz.
L'association dit malgré tout regretter que la "borne haute" de 85 TWh pour 2035 et que l'objectif de 10 % de biopropane en 2033 n'aient pas été retenus.
France Gaz avertit qu'elle "maintiendra son désaccord face à toute initiative de remplacement de chaudières équivalant à une véritable interdiction".
Coénove va dans son sens en demandant au Gouvernement de "clarifier la position sur les gaz renouvelables", particulièrement les filières émergentes de la pyrogazéification, de la gazéification hydrothermale et de la méthanation, et de "ne pas stigmatiser des équipements performants tels que les chaudières performantes ou les solutions hybrides".
Son président, Jean-Charles Colas-Roy, considère qu'en "énergie comme ailleurs, il n'est jamais bon de tout miser sur un seul cheval, alors faisons rimer programmation avec maîtrise des consommations, diversification, hybridation et interconnexions".
Le solaire photovoltaïque rassuré... mais aussi un peu déçu
"Enfin, la PPE 3 est publiée et c'est une excellente nouvelle. J'espère que cela signifie la fin des débats stériles, dogmatiques et inconsistants sur l'énergie auxquels nous assistons depuis plusieurs années", réagit Daniel Bour, le président d'Enerplan, le syndicat des professionnels de l'énergie solaire, qui y voit "un point d'équilibre".
Il se dit malgré tout "déçu par le volume qui ne correspond pas à nos attentes, en régression par rapport aux volumes prévus au démarrage des discussions". D'après lui, les prochains chantiers de la filière devront porter sur "une insertion optimale des nouvelles capacités sur le réseau" ainsi que sur une amélioration du "prix capté par le solaire grâce au développement du stockage, qu'il soit colocalisé ou non".
"Le ciel ne nous est pas tombé sur la tête mais il ne s'est pas encore éclairci", illustre de son côté le Groupement des métiers du photovoltaïque de la Fédération française du bâtiment (GMPV-FFB).
Le GMPV-FFB se dit soulagé que "le scénario retenu se révèle moins brutal que redouté" mais déplore que "l'élan reste mesuré" et exhorte que "le fléchage vers la solarisation du bâti, en toiture comme en ombrière" soit "affirmé".
Pour rappel, la PPE 3 a fixé comme objectifs au solaire photovoltaïque 48 gigawatts en 2030, puis entre 55 et 80 GW en 2035.
"Après une année 2025 compliquée, marquée par les perspectives d'un moratoire sur le photovoltaïque, le financement à géométrie variable des dispositifs RGE (Reconnu garant de l'environnement), Qualit'ENR se félicite que cette PPE 3 soit connectée avec ambition aux enjeux concrets de la filière bâtiment", tempère André Joffre, à la tête de l'organisme de qualification.
"Quasiment toutes les qualifications RGE dédiées à la production d'électricité, de chaleur et d'eau chaude portées par Qualit'ENR sont couvertes par cette PPE 3, qui joue autant que possible la carte du mix énergétique pour atteindre ses objectifs."
Les acteurs locaux des ENR dénoncent "un recul"
Le ton est bien plus sévère au sein de l'Alliance pour l'énergie locale, qui regroupe entre autres le Réseau Cler, Amorce ou encore la FNCCR (Fédération nationale des collectivités concédantes et régies). Ces acteurs voient dans le décret publié ce matin "un recul pour les ENR électriques portées localement", un "non-sens total en matière de production" ainsi qu'un "non-respect des engagements européens".
Selon eux, "la part des ENR est totalement fondue et invisibilisée dans un objectif global d''énergies décarbonées' (laissant une grande place pour le nucléaire) allant à l'encontre de la directive européenne sur les ENR", ce qui contredirait les engagements pris par la France auprès de Bruxelles, la Commission européenne préconisant "l'atteinte de 44 % d'ENR dans la consommation finale française d'ici à 2030".
Pour Béatrice Delpech, directrice générale adjointe d'Enercoop, un autre membre de l'Alliance, Paris "ne peut faire l'impasse sur des technologies renouvelables, matures, ayant fait leurs preuves et qui représentent une source de financement indispensable pour les territoires".
Une PPE qui "renforce" le dispositif des CEE
La PPE joue en outre un rôle sur les Certificats d'économies d'énergie (CEE). L'un des délégataires du dispositif, Hellio, avoue être "rassuré" que les objectifs des différentes filières aient enfin été fixés pour la décennie à venir.
"Conformément aux évolutions réglementaires liées à la P6, le décret PPE renforce l'efficacité du dispositif, grâce à la systématisation des comités de pilotage, l'intensification de la lutte contre la fraude ainsi qu'à sa meilleure évaluation", décrypte Hellio.
"Ils permettront de sécuriser les investissements du secteur et de garantir l'atteinte de nos objectifs de réduction des consommations d'énergies et de baisse des émissions de gaz à effet de serre", relève le directeur des affaires publiques et de la communication du groupe, Pierre-Marie Perrin.
Le texte "renforce également le caractère incitatif du dispositif des CEE envers le secteur résidentiel, avec un objectif de 600.000 rénovations d'ampleur de logements individuels et collectifs par an ; le secteur tertiaire, notamment pour répondre aux exigences de réduction des consommations découlant du dispositif Éco-énergie tertiaire ; et le secteur industriel, passant par l'identification de nouveaux gisements d'économies d'énergie et des pistes de réduction des consommations".
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