Sans rejeter la climatisation, "Nos villes à 50 °C" plaide pour une "doctrine d'habitabilité"
"Des choses ont été faites depuis 2003 mais on voit bien qu'on reste extrêmement en retard, en particulier sur l'adaptation du bâti." Le constat dressé par Jacques Baudrier, adjoint PCF au maire de Paris chargé du logement, de la rénovation thermique, de l'encadrement des loyers et de la défense des locataires, est simple : la France n'a pas franchement tiré les enseignements de la canicule d'il y a 23 ans, déjà considérée à l'époque comme historique.
Début juillet, alors que l'Hexagone subit son troisième épisode particulièrement précoce de chaleur extrême depuis la fin du mois de mai, le collectif "Nos villes à 50 °C", fondé par le bailleur social Seqens et CDC Habitat (filiale de la Caisse des dépôts), et piloté par le cabinet de conseil A4MT, a voulu faire entendre sa voix dans les débats, nombreux et souvent caricaturaux, sur la place de la climatisation dans nos bâtiments. Sans pour autant la rejeter, les professionnels – bureaux d'études, bailleurs, collectivités, promoteurs, chercheurs... – impliqués dans ses travaux, qui ont démarré en avril 2025, appellent à prendre de la hauteur sur le sujet.
Tout comme l'élu de la capitale. "À Paris, notre objectif est de massifier la rénovation d'ampleur des logements et des bâtiments publics, et de généraliser les techniques connues depuis longtemps : isolation, installation de protections solaires et de brasseurs d'air, développement des réseaux de froid et de la géothermie. La climatisation ne doit pas être un tabou mais la première chose à faire est de généraliser ces investissements, or les aides de l'ANAH (Agence nationale de l'habitat) ne sont pas suffisantes", reprend Jacques Baudrier.
Le parc de la capitale, qui compte beaucoup de passoires thermiques – ou plutôt, en l'occurrence, de logements bouilloires – ne s'avère pas adapté aux vagues de chaleur, et est symptomatique des difficultés rencontrées par de nombreuses agglomérations à travers le pays, dans un contexte où la poursuite du réchauffement climatique d'origine humaine va inéluctablement augmenter la précocité, la fréquence et l'intensité des vagues de chaleur dans les prochaines années.
Une simulation du confort d'été sur 30 millions de logements
Une étude réalisée en juin 2026 par Pouget Consultants pour le compte d'IGNES, l'Alliance des industriels des solutions électriques et numériques pour le bâtiment, sur la base DPE (diagnostic de performance énergétique) de l'ADEME (Agence de la transition écologique), a conclu qu'un logement sur deux est aujourd'hui considéré comme une bouilloire. Le sujet dépasse donc les clivages politiques pour s'inscrire dans un enjeu bien plus large de santé publique. Pour le président d'A4MT, Laurent Morel, la climatisation n'est ni de droite ni de gauche, "elle est juste à sa place, au milieu d'une réflexion globale".
Le directeur général adjoint du cabinet,
"Ce n'est pas l'État, avec de l'argent magique, qui va résoudre le problème. C'est un travail collectif."
- Christophe Rodriguez, directeur général de l'IFPEB
Le collectif a ainsi élaboré "une doctrine d'habitabilité à la chaleur", basée sur une simulation du confort d'été réalisée par le CSTB (Centre scientifique et technique du bâtiment) sur 30 millions de logements (4 millions d'appartements au dernier étage, 11,5 millions en étage courant et 18 millions de maisons individuelles) de sa BDNB (Base de données nationales des bâtiments) et en partant du référentiel de la RE2020. Afin de guider l'action patrimoniale, cette doctrine propose trois innovations.
Six critères pour évaluer la ventilation nocturne et diurne
D'abord, une carte nationale de sévérité climatique fondée sur la température nocturne. Tandis que la RE2020 propose huit zones climatiques, en prenant certes 2003 comme année de référence mais sans pour autant prendre en compte le phénomène d'ICU, les travaux du CSTB ont permis d'intégrer cette donnée manquante, pourtant cruciale.
"La problématique est d'arriver à évacuer la chaleur durant la nuit", souligne Guillaume Meunier, consultant chez A4MT. L'impossibilité de faire baisser la température nocturne a effectivement des conséquences sanitaires importantes. Partant de là, "on s'est fondé sur la température moyenne nocturne locale durant l'été pour redécouper la carte de la RE2020 avec 3 zones", explique Adrien Toesca, chercheur au CSTB (voir ci-dessous).

Source : CSTB/Nos villes à 50 °C
Afin d'aider les décideurs à prendre le réflexe de l'évacuation de la chaleur, un "scoring" de la ventilation nocturne et diurne en six critères a également été mis en place : la "traversalité", la surface des ouvrants, l'exposition au bruit, la sécurisation, l'occultation ajourée et l'exposition aux moustiques – autre fléau des nuits estivales. "Il y a quatre grandes solutions : la plus évidente, c'est que la chaleur rentre par les fenêtres à 70 %, donc les protections solaires extérieures sont une action à mettre en œuvre systématiquement", déroule Guillaume Meunier.
"Il faut aussi isoler la toiture et brasser l'air ; un brasseur d'air n'a que des avantages : low-tech, pas cher, efficace contre les moustiques… Cela permet d'améliorer la régulation thermique de notre corps via l'évapotranspiration, et cela aide à décharger plus rapidement la chaleur du bâtiment durant la nuit. Le plan de gestion de crise devrait aussi être systématisé car les canicules touchent les individus de tous âges : identifier les personnes les plus vulnérables, créer des espaces refuges rafraîchis et organiser les dispositifs d'information."
Un arbre de décision avec trois questions à se poser
L'indicateur de l'inconfort estival, le degré.heure (DH), définit des seuils pour des bâtiments neufs mais ne prend en compte aucun retour d'expérience pour le bâti existant. Ainsi, un bâtiment neuf sous les 350 DH s'avère confortable sans climatisation ; entre 350 et 1.250 DH, il l'est également mais avec un risque "variable" d'appuyer sur le bouton pour se rafraîchir ; au-delà de 1.250 DH, il n'est pas dans les clous de la réglementation, et "Nos villes à 50 °C" prend ce chiffre comme seuil d'habitabilité.
D'après les travaux du collectif, près de 70 % des logements étudiés conservent des conditions d'habitabilité satisfaisantes à horizon 2050 si les actions systématiques précédemment décrites sont appliquées. La seconde innovation suggérée par ses membres consiste en un arbre de décision : d'abord, généraliser justement ces actions systématiques ; ensuite, se poser les questions de la sévérité climatique, de la ventilation naturelle et de la vulnérabilité des personnes ; enfin, cibler les actions à mener en fonction des risques de recourir à la climatisation.
Laisser la climatisation en dernier recours, et sous conditions
La troisième et dernière innovation consiste à étendre les actions systématiques à l'échelle nationale tout en intégrant les spécificités locales. Toujours selon "Nos villes à 50 °C", les solutions passives s'avèrent efficaces dans une ville comme Rennes, où la tentation de climatiser s'en trouve par conséquent réduite. La région Île-de-France, particulièrement urbanisée, doit pour sa part lutter plus efficacement contre l'effet d'ICU, en distinguant les "poumons verts" peu artificialisés comme Fontainebleau et Rambouillet, des "corridors de la Seine" et autres espaces verts, des zones denses et minérales.
"La problématique est d'arriver à évacuer la chaleur durant la nuit."
- Guillaume Meunier, consultant chez A4MT
Le cas de Paris intramuros est encore plus spécifique : les trois quarts des logements y sont considérés comme des bouilloires, un chiffre qui pourrait être ramené à 0 % en généralisant les protections solaires, l'isolation renforcée des toitures et les brasseurs d'air, si l'on en croit le collectif. Un défi qui implique une rénovation majeure du patrimoine haussmannien.
Enfin, l'exemple de Montpellier montre qu'une utilisation plus fréquente de la climatisation est parfois inévitable, mais que ce déploiement doit se faire sous conditions, avec à la clé une planification et un ciblage au niveau local. Ici, les spécialistes recommandent de saisir l'opportunité de sortir des combustibles fossiles uniquement lorsqu'elle est pertinente. Ils préconisent en outre de maîtriser les fluides frigorigènes en veillant au choix des équipements et à la qualité de leur maintenance, et de limiter les rejets de chaleur dans le tissu urbain.
En résumé, le collectif "Nos villes à 50 °C" plaide pour que la chaleur soit dorénavant intégrée à tout projet immobilier, qui devra ainsi systématiquement prendre en compte la capacité "décisive" de chaque bâtiment à évacuer la chaleur au cours de la nuit, de sorte à laisser la climatisation en dernier recours, et encore, sous conditions. Quoi qu'il en soit, comme le résume Christophe Rodriguez, "chacun doit faire sa part" dans ce qui s'apparente au chantier du siècle dans le secteur du bâtiment.
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