"Le gaz vert a toute sa place dans la décarbonation", Jean-Jacques Raidelet (GRDF)
XPair : En tant que directeur des marchés de GRDF, quelle est votre réaction au plan gouvernemental d'électrification du bâtiment ?
Jean-Jacques Raidelet : La décarbonation est un objectif qui ne doit pas être abandonné. Et quoi qu'il arrive, le gaz y a toute sa place, notamment les molécules renouvelables, qui ont des qualités indéniables et dont nous sommes capables de tirer les volumes nécessaires. La consommation de gaz est actuellement d'environ 400 térawattheures ; en parallèle des mesures de sobriété et d'efficacité énergétiques, le développement des gaz verts d'ici à 2050 nous permettra de couvrir approximativement 250 TWh.
La France dispose par ailleurs d'un actif gazier particulièrement fort, avec plus de 250.000 km de canalisations formant un réseau en bon état et bien entretenu, 130 TWh de stockage gazier et autant de capacités de résilience. Le gaz ne s'oppose pas au développement des solutions électriques. Il a une capacité à délivrer des puissances très importantes, n'importe quand, et a donc un rôle à jouer dans l'équation de l'approvisionnement énergétique qu'il nous faut résoudre.
Le système électrique est déjà en tension aujourd'hui car il n'est pas en mesure de produire et de livrer de manière permanente, notamment lors des pointes hivernales, et les investissements nécessaires à l'électrification coûtent cher et prennent du temps. Une vingtaine de projets de data centers destinés à s'implanter en France nous demandent aujourd'hui de se raccorder au gaz parce que les délais et coûts de branchement au réseau électrique sont trop importants.
Dans le bâtiment, le plan d'électrification ouvre un boulevard encore un peu plus large aux pompes à chaleur et pousse le gaz, même en hybridation, vers la sortie. Quelle place va-t-il rester pour la molécule ?
J.-J. R. : En résidentiel, en tertiaire comme en industrie, la pompe à chaleur hybride est capable de réduire jusqu'à 70 % les appels de puissance en pointe et de délivrer cette même puissance par le gaz. Ce qui réduit non seulement l'investissement mais aussi la tension sur le réseau électrique. L'hybridation peut se faire avec à peu près toutes les énergies, par exemple via des chaudières biomasse en industrie, du solaire photovoltaïque pour de la production électrique, ou thermique pour une production d'eau chaude sanitaire. Tous ces équipements peuvent aujourd'hui être généralisés.
"C'est pourquoi le fait d'opposer les énergies est absurde et met à mal une partie de la réponse à apporter. La feuille de route devrait plutôt consister à développer les énergies renouvelables autant que faire se peut, à électrifier ce qui peut l'être et à accompagner ce mouvement d'ensemble en développant les gaz verts. On décarbone plus vite avec des systèmes hybrides !"
La trajectoire prise par les pouvoirs publics peut faire craindre un désengagement des fabricants sur les équipements hybrides. C'est tout le problème du discours ambiant, qui se résume à soutenir uniquement des solutions tout électrique. Dans un contexte réglementaire contraint, les industriels peuvent finir par s'interroger sur les choix à opérer. D'autant que les fabricants européens ont un véritable savoir-faire sur le gaz, que leurs concurrents asiatiques n'ont pas.
La menace de l'interdiction des solutions gaz peut donc freiner les investissements, mais il faut aussi garder à l'esprit que le marché doit vivre sur la base de ses propres capacités. Les PAC existent depuis 20 ans mais ont toujours besoin d'être subventionnées pour être vendues ; à un moment, il faudra peut-être s'interroger sur leur compétitivité… Plus largement, on ne pourra de toute façon pas tout faire en électrique.
Si nous restons dans cette pensée unique, nous allons nous retrouver à faire durer des vieux appareils fonctionnant aux combustibles fossiles. Le fait de nier la réalité du terrain nous conduit à cette situation. Malgré les difficultés du contexte actuel, nos partenaires sont alignés avec nous et nous croyons néanmoins que le bon sens va revenir.
Les aides à la rénovation énergétique ont-elles selon vous besoin d'être réorientées ?
J.-J. R. : Les CEE (Certificats d'économies d'énergie) ont fait leurs preuves sur un certain nombre de choses mais le marché doit fonctionner autrement qu'avec des aides et des subventions. Celles-ci peuvent servir à mettre le pied à l'étrier de certaines solutions, mais à un moment leur pertinence doit être interrogée.
"Nous avons déjà plus de 15 TWh de capacités de biométhane installés et plus d'un millier de projets en file d'attente. À terme, le biométhane représentera au moins la moitié de la production de gaz."
Le pire de tout, c'est l'instabilité. Et tout le monde est justement perdu dans les dispositifs d'aide actuels : fabricants, installateurs, clients finaux... J'ajoute que les solutions gaz et hybrides, plus compétitives, ont beaucoup moins besoin des subventions et des aides que les solutions tout électrique.
Où en est l'approvisionnement en gaz naturel depuis le début des guerres en Ukraine et en Iran ?
J.-J. R. : Il y a aujourd'hui une diversité des sources d'approvisionnement : Europe du Nord, Maghreb... Cette diversification va se poursuivre car nous allons avoir besoin de gaz naturel pendant encore quelques années, et nous aurons donc besoin de nous affranchir des risques géopolitiques et de l'instabilité internationale. Les prévisions sur 2027 et 2028 indiquent une certaine stabilité des prix, la plupart des grands fournisseurs les fixant via des contrats-cadres.
Et où en est le développement des gaz renouvelables ?
J.-J. R. : Nous avons déjà plus de 15 TWh de capacités de biométhane installés et plus d'un millier de projets en file d'attente. À terme, le biométhane représentera au moins la moitié de la production de gaz. Les autres filières sont confrontées à des sujets de maturité et d'industrialisation. Le biométhane est une technologie mature, donc les industriels savent faire avec.
En revanche, on n'est pas encore en mesure d'accélérer sur la pyrogazéification et la gazéification hydrothermale, dont les productions fonctionnent pour l'instant en autoconsommation ou avec un cogénérateur. D'ici à 2030, de premiers projets devraient toutefois apparaître. Le power to gas arrivera un peu plus tard et sera une excellente façon de stocker de l'électricité en excédent pour produire de l'hydrogène et de la méthanation.
L'hydrogène reste une solution d'avenir, même s'il y a eu une période d'emballement à son sujet et qu'il faut maintenant faire preuve de pragmatisme sur l'ensemble de sa chaîne de valeur, de sa production à sa distribution. Plus on regarde à l'échelon local, plus les sujets de décarbonation prennent du sens en fonction des caractéristiques propres à chaque territoire. On ne doit pas céder au sectarisme et exploiter toutes les ressources à notre disposition.
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