Électrification : les salariés de la filière ENR épinglent "l'incohérence" du manque de soutien au solaire

Par   Corentin PATRIGEON

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Publié le 18 mars 2026
© Simon Billaud-Curvale
Simon Billaud-Curvale, chargé de relations institutionnelles chez Valorem et porte-parole du mouvement des salariés de la filière ENR.
RENOUVELABLES. Suite à l'émergence d'un mouvement salarié de la filière ENR reprochant le manque d'ambition des politiques de transition énergétique, XPair s'est entretenu avec leur porte-parole, Simon Billaud-Curvale. Faute de volumes suffisants, le solaire photovoltaïque cristallise les inquiétudes des installateurs.

Début février, une manifestation organisée simultanément à Paris et Montpellier par un mouvement salarié de la filière des énergies renouvelables a rassemblé un millier d'employés pour alerter sur les destructions d'emplois que subit le secteur.

XPair s'est entretenu avec Simon Billaud-Curvale, chargé de relations institutionnelles et délégué du personnel chez Valorem (entreprise spécialisée notamment dans les centrales solaires photovoltaïques), mais également porte-parole de "Stop à la casse des emplois et de l'industrie des énergies renouvelables", un collectif apolitique ayant reçu le soutien des centrales syndicales.

XPair : Quelles sont les raisons qui ont motivé les salariés de la filière ENR à former ce mouvement et à descendre dans la rue ?

Simon Billaud-Curvale : Des plans de licenciements, des recrutements gelés, une désorganisation des sites de production ou encore des fermetures d'usines étaient annoncés chez nos confrères depuis déjà plusieurs mois. On a donc commencé à discuter entre délégués du personnel de plusieurs entreprises sur plusieurs sujets en lien avec l'économie et l'emploi, dont la troisième Programmation pluriannuelle de l'énergie, qui n'avait toujours pas été publiée à l'époque, et les volumes de la PPE 2 qui se tarissaient.

Outre les suppressions déjà connues auparavant du fait de la baisse des ambitions, on risque toujours d'être encore plus au pied du mur. Nous avons par conséquent demandé à avoir de la visibilité et à sortir du débat nocif opposant le nucléaire aux énergies renouvelables, à cause duquel on passe du tout au rien. Notre mouvement ne s'appuie pas sur les syndicats de la filière, qui ont été évidemment informés de notre démarche et la soutiennent. Nous sommes vraiment un mouvement des salariés en réponse aux inquiétudes des salariés.

"Que les Pac n'aient pas toujours les meilleurs Cop (coefficients de performance) partout, c'est du second ordre. Le plus important, c'est qu'on a atteint un point de bascule : en logement individuel, l'électricité coûte moins cher que les autres énergies."

La filière ENR est singulière au vu de la réalité très diverse des entreprises qui la composent, et dont les conventions collectives peuvent relever aussi bien de la métallurgie que des BET. Ces acteurs se sont constitués par agrégat au fur et à mesure du développement du secteur et leurs salariés font face à un manque de représentativité, la plupart étant des PME et leurs salariés dépendant donc des CSE, là où les grandes centrales syndicales comptent la plupart de leurs adhérents dans le nucléaire ou les fossiles.

Ce rapport de nombre fait que la voix des salariés des ENR ne peut pas vraiment porter dans les structures traditionnelles. Nous nous sommes donc constitués autour d'un mot d'ordre simple : rassembler largement, au-delà des clivages politiques et syndicaux. Tout le monde est convaincu de la nécessité de lutter contre le changement climatique, et tout le monde est attaché à une industrie française souveraine. La filière des énergies renouvelables représente aujourd'hui près de 118.000 emplois directs et indirects en France.

Selon vous, la mobilisation a-t-elle été suivie ?

S. B.-C. : Plusieurs manifestations ont été organisées à Paris, mais aussi à Montpellier, qui est un centre important pour l'industrie des ENR. La date du 10 février a été choisie pour alerter au maximum en amont de la publication de la PPE 3, qui est intervenue le 13. Au total, un millier de manifestants a défilé dans les deux villes. Notre message s'adressait plus largement aux responsables politiques de gauche comme de droite, c'était un appel à la responsabilité de tous les bords politiques afin d'avoir un texte ambitieux sur les renouvelables.

Les salariés de la filière ENR sont-ils satisfaits de la PPE 3 ?

S. B.-C. : Le texte nous satisfait partiellement, bien que le solaire est clairement la filière qui prend le plus le dégâts. Nos entreprises regagnent des appels d'offres mais les volumes sont quand même faibles, notamment sur le solaire donc, et la batterie est complètement absente. Les syndicats ont dit que le pire était évité mais ce n'est pas comme cela qu'on va générer de l'emploi en France.

La PPE comporte une clause de revoyure à un an ; sachant que les projets de centrales photovoltaïques s'étalent sur 5 à 7 ans, la visibilité est extrêmement faible et nous craignons que cela ne suffise pas à enrayer la tendance actuelle. Quelle que soit la filière ENR considérée, électrique ou thermique, la case visibilité n'est à peu près cochée nulle part.

Les projections du nombre d'emplois en équivalent temps plein (ETP) de la filière ENR en fonction des scénarios de transition énergétique de RTE, le gestionnaire du réseau haute tension. Source : France Renouvelables

La volonté des pouvoirs publics d'électrifier toujours plus les usages, notamment dans le bâtiment avec les pompes à chaleur, vous semble-t-elle une bonne chose ?

S. B.-C. : Au regard du contexte, c'est plus que jamais le moment d'accélérer sur l'électrification. La dépendance aux combustibles fossiles coûte extrêmement cher – 53 milliards d'euros d'importations l'an dernier selon les Douanes – et cela pourrait encore monter avec le conflit en Iran.

On en a déjà vu les conséquences après le déclenchement de la guerre en Ukraine : la flambée des prix a plombé les finances publiques et impacté les ménages les plus précaires. Certains disent qu'on a installé trop de capacités renouvelables trop rapidement, mais c'est faux : on est en-deçà des objectifs fixés dans toutes les catégories.

Que les Pac n'aient pas toujours les meilleurs Cop (coefficients de performance) partout, c'est du second ordre. Le plus important, c'est qu'on a atteint un point de bascule : en logement individuel, l'électricité coûte moins cher que les autres énergies. C'est sur ce principe de réalité que les politiques publiques doivent se fonder et faire preuve de pragmatisme en misant sur la compétitivité et la souveraineté des énergies.

Quelle analyse faites-vous de l'évolution de la filière solaire et des défis qu'elle doit encore relever ?

S. B.-C. : La France a globalement manqué de pragmatisme sur les sujets d'industrie et de souveraineté. Sur le photovoltaïque, il faut réindustrialiser étape par étape, en se focalisant d'abord sur les modules. Mais sans visibilité sur les volumes, cela restera erratique.

"Il y a en réalité une incohérence : on est en retard sur l'électrification, or les segments les plus compétitifs pour électrifier – solaire au sol, petites toitures... – sont sacrifiés en premier."

Je trouve incroyable de voir des usines, comme celle de Photowatt qui était l'un des derniers fabricants français de panneaux, fermer en France, et que cela ne provoque aucune réaction dans le monde politique alors que nous perdons des éléments clés de notre souveraineté. Le débat public n'est pas à la hauteur sur ce sujet. Des engagements peuvent toujours être pris pour relocaliser des sites en France, mais sans visibilité ni stabilité sur les carnets de commandes, les investissements risquent de se délayer.

Tous les segments du photovoltaïque ne sont toutefois pas logés à la même enseigne. Les grandes toitures s'en sortent plutôt bien malgré le manque d'ambition, alors que les petites toitures individuelles ont été très impactées par la baisse des tarifs de rachat. L'effet a été délayé mais cela a déjà entraîné des suppressions d'emplois – et d'autres sont encore à venir – chez les installateurs travaillant dans des zones rurales et péri-urbaines.

Il y a en réalité une incohérence : on est en retard sur l'électrification, or les segments les plus compétitifs pour électrifier – solaire au sol, petites toitures... – sont sacrifiés en premier. Il y a aussi un manque de constance dans les décisions : on ne tranche pas franchement, on met le pied sur le frein, on lève le pied...

Dans un sens, les ENR payent le prix de leur trop forte compétitivité par rapport à d'autres moyens de production. Si on veut inciter à l'électrification, il y a donc des choix politiques à faire en toute transparence. La politique publique de l'énergie actuelle n'est ni transparente ni holistique, alors que l'énergie est un système et doit être traité comme tel.

Votre mouvement salarié prévoit-il d'autres actions ?

S. B.-C. : Nous n'avons pas prévu d'autres actions dans l'immédiat, l’enjeu étant pour l'instant de continuer à structurer le mouvement. Des CSE (Comités sociaux et économiques) continuent à nous rejoindre, ce qui nous permet de fédérer toujours plus de salariés et de peser davantage dans les discussions avec les entreprises et les pouvoirs publics.

Nous allons rester vigilants sur de potentielles fermetures d'usines et nous envisagerons des mobilisations pour certaines entreprises menacées, comme Vergnet (un fabricant d'éoliennes basé dans le Loiret, NDLR) qui a été placé en liquidation judiciaire.

Car l'hémorragie continue dans le secteur, même si la situation varie d'une filière à l'autre. Et dans la mesure où l'absence de visibilité bloque le marché, il est indéniable que la trajectoire actuelle va conduire à d'autres suppressions d'emplois.

Préparez-vous également des prises de parole en vue de l'élection présidentielle, durant laquelle il faut espérer que la question de l'énergie sera abordée ?

S. B.-C. : Je pense qu'il va falloir communiquer sur le poids de notre filière et interpeller les candidats à l'Élysée sur ces enjeux. Il existe un relatif consensus sur la réindustrialisation du pays et sur les ENR, mais il est aberrant que certaines propositions politiques condamnent les deux et qu'une partie du champ politique ne défende pas autre chose que de nous mettre au chômage.

C'est du jamais-vu dans l'industrie d'avoir cette épée de Damoclès au-dessus de sa tête. S'il venait à se concrétiser, un moratoire sur les ENR détruirait la moitié des effectifs de la filière. Ce serait l'équivalent d'un immense plan social à court terme.


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