Pilotage énergétique : "On ne peut plus échapper à la question de l'écosystème commun"
À toute chose, malheur est bon ! La guerre au Moyen-Orient et la nouvelle crise énergétique qui en découle remettent en avant les vertus de la nécessaire transition écologique. Lors des Rencontres franco-allemandes dédiées à l'innovation au service de la décarbonation du bâtiment, organisées le 24 mars 2026 à Paris, plusieurs intervenants ont rappelé le rôle clé de l'innovation – technologique mais aussi organisationnelle – pour progresser dans la réduction des consommations d'énergie et des émissions de gaz à effet de serre des bâtiments.
100 milliards dépensés pour rien
"En France, comme en Allemagne, et à l'échelle européenne aujourd'hui, le bâtiment, avec les transports, est le secteur dans lequel on est le plus en retard sur nos objectifs de décarbonation et d'efficacité énergétique", a rappelé Sébastien Delpont, co-fondateur et président de Ressort.
"Il faudrait inventer un narratif positif, car la transition écologique est une perspective extraordinaire pour les entrepreneurs."
- Christophe Rodriguez, directeur général de l’Ifpeb
Ajoutant : "Lors de la précédente crise énergétique, de 2022 à 2024, ce sont 600 milliards d'euros de dépenses énergétiques additionnelles à l'échelle de l'Union européenne, en l'espace de trois ans. En France, 100 milliards d'euros ont été dépensés, notamment pour la mise en place du bouclier tarifaire. Autant d'argent dépensé sans aucun effet structurel pour réduire notre dépendance aux énergies fossiles."
Pour cet expert auprès de l'UE sur les villes durables et l'efficacité énergétique, si la France avait tenu ses engagements de 2009 en matière de rénovation énergétique et de réduction de la consommation d'énergie et de chauffage, elle aurait cessé d'être dépendante du gaz russe dès 2020.
Quand le "backlash" écologique fait prendre du retard
Mais depuis des mois, le contexte n'est guère favorable aux politiques de transition écologique. "Le 'backlash' (régression en français) à l'échelle européenne et de la France fait qu'on a de plus en plus de mal à 'vendre' nos politiques de transition, à les faire comprendre pour ce qu'elles sont, c'est-à-dire utiles pour la société en termes de justice sociale, de résilience et d'adaptation aux effets du changement climatique."
Mais les vents pourraient être moins défavorables : depuis son déclenchement, le 28 février 2026, la crise actuelle coûterait 3 milliards d'euros par semaine à l'Union européenne, rien qu'en surcoût lié à la hausse des prix du gaz et du pétrole. Indispensable, donc, de remettre l'ouvrage sur le métier.
"En France, on est très fort pour inventer des narratifs négatifs. On a inventé l’écologie punitive, on aurait dû la breveter ! On a inventé l’expression 'Arrêtons d’emmerder les Français pour parler de l’écologie'. Il faudrait inventer un narratif positif, car la transition écologique est une perspective extraordinaire pour les entrepreneurs", a fustigé Christophe Rodriguez, directeur général de l’Institut français pour la performance énergétique des bâtiments (Ifpeb).
"Nous essayons de répondre avec une approche scientifique aux problématiques de réduction des émissions de gaz à effet de serre, de consommation d'énergie, d'adaptation au changement climatique, comme à l'adaptation aux vagues de chaleur qui arrivent", a ensuite expliqué à un parterre de chefs d'entreprise allemands Lionel Bertrand, directeur énergie et environnement au CSTB (Centre scientifique et technique du bâtiment).
La rénovation énergétique, un gisement dormant de 20 milliards
Car le marché de la transition écologique est immense pour amener le parc existant au niveau du neuf en termes de performances. "Le marché de la rénovation de l'habitat en France pèse environ 65 milliards d'euros, dont 22 milliards d'euros pour la rénovation énergétique", a rappelé Jean-Pascal Chirat, délégué général du Club de l'amélioration de l'habitat.
"Pour autant, nous avons un gisement dormant de ce marché qui pèse environ 20 milliards d'euros si l'on veut se mettre dans l'axe des objectifs fixés en France par la Stratégie nationale bas-carbone (SNBC) et la Programmation pluriannuelle de l'énergie (PPE)."
- Jean-Pascal Chirat, délégué général du Club de l'amélioration de l'habitat
Un nouveau marché a aussi émergé : celui de l'adaptation au changement climatique. Jean-Pascal Chirat le chiffre approximativement à 3 à 4 milliards d'euros par an en France pour résoudre la question de l'inconfort d'été et autres fléaux.
Marjolaine Meynier-Millefert, présidente de l'Alliance HQE-GBC, a insisté pour sa part sur l'innovation politique à mener pour faire avancer la transition écologique. "Les sujets qu'on traite sont de long terme. Le politique devrait travailler sur la manière de mettre en place des politiques publiques qui structurent les chaînes de valeur durablement et permettent de passer de l'innovation à la généralisation."
Réglementation thermique, environnementale... et demain adaptation ?
Elle a aussi souligné la superposition des réglementations adoptées en seulement quelques années. "Nous sommes passés de la Réglementation thermique (RT) à la Réglementation environnementale (RE). Et nous n'avons pas fini d'avaler ce sujet que nous sommes déjà confrontés aux enjeux d'adaptation au changement climatique. C'est le nouveau narratif : RT, RE et demain, très vite, Réglementation adaptation au changement climatique. Tous ces sujets s'empilent mais ne se suppriment pas."
La présidente de l'Alliance HQE-GBC encourage ainsi les entreprises volontaires à débuter par une logique de certification. "Une fois que vous avez à peu près 25 à 30 % du marché qui y adhère et qui la pratique, vous pouvez basculer dans une généralisation réglementaire permettant à l'ensemble du marché de se saisir de ces enjeux sans subir de ruptures ni de difficultés."
Pour l'ex-députée, l'erreur actuelle des gouvernements est de passer par la réglementation et la loi "avant même que le marché ait commencé à expérimenter et à traiter les sujets". Passer une réglementation, quand seulement 1 à 2 % du marché a compris et accepté le sujet, c'est donc s'exposer à un fort risque de rejet !
Expérimenter et évangéliser avant de réglementer
Nawfal Slimati, directeur général de Siemens Smart Infrastructure Building France, a défendu de son côté l’idée d’une vision agrégée de la compréhension énergétique des bâtiments.
"Tout client, toute entreprise utilisatrice qui se penche sur les sujets énergétiques est noyée. Constructeurs, fournisseurs, intégrateurs… Chacun a une solution, un produit. Chacun se pense meilleur que l'autre, et différent. Mais aujourd'hui, on ne peut pas échapper à la question de l'écosystème commun."
- Nawfal Slimati, directeur général de Siemens Smart Infrastructure Building France
Pour pénétrer le marché du bâtiment autonome, Nawfal Slimati conseille donc de créer des partenariats forts, "parfois même avec ses propres concurrents", pour fournir un système intégré à ses clients ou à ses segments de marché. Si les technologies ont leur importance, le défi est aussi organisationnel et humain.
"La technologie installée opère très bien les premiers jours, les premières semaines. Mais nous sommes tous des humains : on touche, on règle, on re-règle, on dérègle. Résultat : on se retrouve en dehors des paramètres conçus pour une performance optimale du bâtiment." Complexité technique et complexité d’usage se conjuguent pour que même les bâtiments dotés d’une gestion technique finissent mal exploités.
Gestion technique du bâtiment : la technologie n'est rien sans les usages
Pour le patron de Siemens, il faudra évoluer vers des plateformes capables de collecter les données pour les mettre à disposition de l'exploitant et de l’usager dans son langage propre. Et Nawfal Slimati de plaider pour forcer la standardisation de l’ouverture technologique.
"On ne pourra plus dire demain au monde du bâtiment que telles données ne sont pas disponibles, que cette technologie-là n'est pas intégrable ou que ce constructeur ne permet pas de faire ceci ou cela, etc", a-t-elle ajouté. "Peu importe la marque ou le produit installé, tout ce qui permet de gérer le système CVC d'un bâtiment doit pouvoir aller dans le système qui permet de l’exploiter."
Nawfal Slimati estime enfin que l’intelligence artificielle permettrait de récupérer 20 à 30 % de la performance énergétique perdue du fait des mauvais usages. La généralisation et la standardisation des technologies ouvertes constitue donc une sérieuse piste de travail pour les fabricants, bureaux d'études, installateurs et mainteneurs engagés dans la performance énergétique et environnementale du bâtiment.
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