Entre "taylorisme augmenté" et destructions d'emplois : l'IA, ce sujet ô combien politique

Par   Bernard SESOLIS

Lettres d'experts
Publié le 17 juillet 2026
© iStock/David Gyung
Illustration de l'usage de l'intelligence artificielle.
L'HUMEUR DE BERNARD SESOLIS. À moins d'un an de l'élection présidentielle, le fondateur du BE Tribu Énergie met en garde sur les dangers d'une technologie pilotée par des "gourous californiens". Dans le bâtiment comme ailleurs, c'est bien l'organisation du travail qui est remise en question.

La publication de l’encyclique "Magnifica humanitas" du pape Léon XIV le 25 mai dernier ne peut pas laisser indifférent, chrétien ou pas. D’abord par le sujet abordé : l’intelligence artificielle. Ensuite, par la hauteur de vue conférant un regard globalisé. Et enfin, par le statut même de l’auteur qui lui permet de bénéficier d’une caisse de résonnance particulière dans le tumulte communicationnel de la planète.

Une occasion pour revenir encore et encore sur un phénomène aussi important dans l’histoire humaine que l’invention de l’imprimerie ou le développement relativement récent du numérique.

L’urgente nécessité d’un questionnement global

Si le pape ne dit rien d’original, il a au moins la liberté de le faire avec une certaine neutralité et une distance suffisante pour qu’on s’intéresse à sa vision du point de vue formel.

Il rappelle le risque de dilution de la dignité humaine face à la promesse d’une efficacité désincarnée, la vitesse de propagation et de progrès qui empêche tout contre-pouvoir capable de freiner le processus [1]. L’IA contribue fortement à un individualisme remplaçant inexorablement les fronts communs, façonne les intentions, organise l’information, anticipe les comportements.

Son propos mérite l’attention car il se refuse à opposer technophilie naïve et technophobie réactive [2]. Aucune technologie n’est neutre puisque imbibée de ceux qui la conçoivent, la financent, la régulent, l’utilisent. Pour le pape, la morale et l’éthique sont hors propos, les questions sont d’ordre politique si on cherche qui développe l’IA, selon quels modèles, selon quels projets et pour quels usages.

Les acteurs privés, créateurs et organisateurs du marché mondial de l’IA ne peuvent pas, par essence, avoir le souci du bien commun. Ils ont même tendance à capturer des fonctions régaliennes des États. La Silicon Valley ne se contente plus de produire des applications ; elle bâtit des empires [3].

Les politiques face aux contradictions de l'époque

Et les responsables politiques, eux, sont soumis à des contradictions difficiles à surmonter :

  • Il faut être présent dans la course effrénée et mondialisée de la puissance algorithmique, donc il faut développer et maîtriser des infrastructures de calculs (data centers, réseaux, satellites) extrêmement dispendieuses en matériaux, électricité et eau.
  • Sécuriser l’accès aux données et produire des "tokens" indispensables pour l’entraînement de l’IA.
  • Assurer une souveraineté alors que pour l’instant, ce sont encore largement des sociétés américaines qui cultivent la dépendance des autres continents et pays [4].
  • Protéger l’humain en contenant les effets sur l’emploi, le financement de l’État-Providence, protéger le bien commun et la démocratie, limiter l’empreinte carbone.

Le pape revient aux textes en opposant la Tour de Babel (Livre de la Genèse) fondée sur la centralisation et l’uniformisation par quelques-uns, et la reconstruction des murs de Jérusalem (Livre de Néhémie) mobilisant la diversité des compétences, les solidarités et l’action du plus grand nombre. Il en tire un parallèle troublant entre la Silicon Valley et une IA basée sur des besoins locaux collectifs (éducation, transports, santé, alimentation…), qui serait co-construite, ouverte [2].

"Les acteurs privés, créateurs et organisateurs du marché mondial de l’IA ne peuvent pas, par essence, avoir le souci du bien commun."

Alors, faut-il sacrifier la dignité humaine et le discernement à l’urgence géopolitique, à la compétitivité, à l’accélération ? Parler d’éthique sans institution pour la promouvoir est inutile. Léon XIV survole à sa manière ces questions et montre à l’occasion l’affaiblissement des politiques en matière de IA.

Il ne faut pas être naïf devant des discours soi-disant humanistes ne servant qu’à masquer une accélération forcenée, et des discours lénifiants prônant la résignation face à une technologie supposée inéluctable. Une série de neuf articles du "Monde" consacrée aux gourous de l’IA [5] donne une idée de ce qu’ils pensent et de leur vision de l’avenir.

Qui sont les gourous de l’IA ?...

Et d’abord, qui sont-ils ? Dans la liste non exhaustive présentée, on retrouve les faiseurs d’IA : Dario Amodei, patron d’Anthropic ; Sam Altman, cofondateur et dirigeant d'Open AI ; Arthur Mensch, fondateur de Mistral AI (cocorico !) ; Elon Musk, qu’on ne présente plus ; Denis Hassabis, patron de Google Deep Mind. On retrouve également le dirigeant de Nvidia, Jensen Huang, fabriquant les super-puces indispensables pour que les IA puissent tourner.

Dans cette palette d’acteurs, on trouve encore des précurseurs et chercheurs comme Yoshua Bengio, fondateur du centre de recherches MILA (Institut québécois d’IA, anciennement Montreal Institute for Learning Algorithms) ; Yann Le Cun, ex-Meta et fondateur de AMI Labs (Advanced Machine Intelligence) ; Eliezer Yudkowsky, créateur du centre de recherche MIRI (Machine Intelligence Research Institute) qui travaille avec le philosophe Nate Soares.

On trouve également des ex-informaticiens et "penseurs" comme Timnit Gebru, ex-Google travaillant sur l’éthique ; Meredith Whittaker, ex-Google aussi et présidente de la fondation Signal qui combat la surveillance de masse.

Parmi ce beau linge, une majorité est adepte à l’"IA générale", égalant ou surpassant les humains dans la plupart des tâches permettant de travailler moins dans un monde où règnerait l’abondance. On a tous compris que c’est notre bonheur qu’ils recherchent. Oh merci ! Merci ! Mais ils ne sont pas d’accord sur les moyens pour y parvenir. C’en est presque rassurant !

... et que pensent-ils ?

Certains ont une vision apocalyptique, notamment si l’IA devenait autonome. Elon Musk veut à la fois transcender l’humain, contrer les États a priori opprimeurs, et pense à une planète robotisée où le travail humain serait devenu facultatif. Mais il est persuadé que cet Eden devra être envisagé sur Mars car l’IA devenue supérieure à l’Homme et agressive nous aura chassés.

Pour Yoshua Bengio, les dangers sont à la même échelle que les pandémies ou les accidents nucléaires. Il évoque les malveillances (désinformations, armes biologiques…), les dysfonctionnements (erreurs, réponses biaisées, franchissement de garde-fous, prises de décisions absurdes, manipulations émotionnelles), les risques systémiques (coûts environnementaux et sociaux, atteintes à la vie privée, aux droits d’auteurs), le désalignement (réactions contraires aux instructions).

Un tableau effectivement apocalyptique qui l’incite à demander une pause. Tout comme Dario Amodeï, ancien d’Open AI, trop soucieux de sécurité pour croire à des super intelligences anodines, marottes de son ancien collègue Sam Altman. Le patron d’Anthropic s’affiche contre la concentration des richesses et du pouvoir, contre l’usage militaire de l’IA, contre le ralliement de certains concurrents à Trump [6], contre l’empêchement des régulations.

Entre angoisses catastrophistes et optimisme béat

À ce sujet, Yann Le Cun l’accuse de vouloir en fait restreindre à son profit l’IA open source, accessible et modifiable librement. Ce dernier a une vision moins pessimiste, voire rassurante. Cet initiateur de l’IA (dès 1987) ne prend pas au sérieux ces catastrophistes. Après avoir quitté Meta, il a fondé AMI récemment afin de développer un "modèle du monde" censé aider à comprendre la réalité dans sa globalité, contribuant ainsi à rendre les hommes plus intelligents.

"Comme les moutons de Panurge, tout le monde y va, de crainte d’être ringardisé, dépassé. Une entreprise sans IA, c’est l’obsolescence assurée !"

Il croit que les applications bénéfiques vont, de loin, l’emporter face aux effets négatifs qui ne seront que temporaires [7]. Ce monde rendu meilleur grâce à l’IA est une idée partagée par Jensen Huang ou encore par Fei-Fei Li, chercheuse-informaticienne qui pense qu’il est possible de développer des IA plus "humaines", avec moins de biais et pouvant améliorer les services publics.

Dans ce clan des "optimistes prudents", on retrouve également Sam Altman qui ne jure que par la "Super Intelligence", l’IA générale, qui contribuerait à créer une ère d’abondance à condition de mettre en place une régulation permettant d’éliminer les dangers potentiels déjà évoqués.

Denis Hassabis, prix Nobel de chimie en 2024 et patron de Google Deep Mind, est, quant à lui, d’un optimisme béat. Il considère que l’IA est plus importante dans l’histoire de l’Humanité que la maîtrise du feu ou l’électricité. Il voit à travers elle un multiplicateur des forces créatives et un accélérateur de découvertes scientifiques.

Des paradoxes, voire de l'hyprocrisie

Face aux laudateurs de l’IA générale, dont certains paradoxalement (et hypocritement ?) catastrophiques, il faut être attentif aux critiques émises par ceux qui ont la conviction que l’IA se développe volontairement sans réel contrôle et selon des schémas sociétaux dignes de jeux vidéo. Contrairement à Léon XIV et aux soupapes de l’IA, Meredith Whittaker défend une approche éthique et considère que tout est d’abord fait pour décupler les pouvoirs de la Silicon Valley.

Tout comme Timmit Gebru, cofondatrice en 2021 de DAIR (Distributed Artificial Intelligence Research), qui combat ces "perroquets stochastiques" qui osent tout, produisent des faux, avancent des propos extrémistes, amplifient le point de vue des dominants. Elle conteste le concept d’IA générale présentée comme un dieu-machine capable in fine de tout résoudre afin de justifier la gabegie des ressources, de l’énergie, et les vols de données.

Eliezer Yudkowsky et Nate Soares émettent des critiques très angoissés de l’IA générale imaginée à court terme par les gourous industriels parce qu’ils considèrent qu’une super intelligence serait capable de tuer son créateur, rejoignant en partie les catastrophistes. Peut-être adeptes du philosophe Hans Jonas ou d’une interprétation moderne du mythe prométhéen, ils pensent que les "valeurs" sur lesquelles s’appuie l’IA ne sont plus alignées avec celles de l’Homme. Ils prônent et visent le développement d’une autre IA, une IA "amicale".

Une IA différente est-elle possible ?

Parmi les gourous cités [5], Arthur Mensch, patron de Mistral AI, se distingue par sa nationalité et par son approche. Il se déclare défenseur d’une IA "ouverte", anti-oligopole, et donc, de fait, anti-Silicon Valley. Il ne croit pas aux risques existentiels de l’Humanité proclamés par les catastrophistes (Dario Amodei, Elon Musk...) mais s’alarme sur les risques politiques, car l’IA peut influencer massivement les électeurs.

Une enquête Ipsos BVA publiée en février 2026 confirme ce phénomène qui prend de l’ampleur sur toute la planète [8]. Rejoignant Yoshua Bengio, il prône une souveraineté européenne et un accompagnement des salariés dans l’irrémédiable évolution de leurs métiers. Ces positionnement résisteront-ils aux rouleaux compresseurs américains (et chinois ?) à l’aune des introductions en bourse récentes et à venir, avec des niveaux de capitalisation astronomiques [9] ?

Pourra-t-on résister aux modèles de société imaginés par les gourous californiens qui se concrétisent déjà par la suppression massive d’emplois ? Comme les moutons de Panurge, tout le monde y va, de crainte d’être ringardisé, dépassé. Une entreprise sans IA, un objet sans IA, bientôt une pensée sans IA, c’est l’obsolescence assurée !

"Une piste à suivre serait d’étudier l’usage de l’IA au cas par cas, utilisant de petits modèles moins généralistes et moins consommateurs"

Selon Juan Sebastian Carbonell, chercheur en sociologie du travail au laboratoire IDHES (Institutions et dynamiques historiques de l'économie et de la société) de l'ENS Paris-Saclay, une chose est certaine : l’IA génère l’intensification de la parcellisation du travail en privant les professions, même intellectuelles et artistiques, de leur part créative en faveur de tâches disqualifiées et moins coûteuses. Ces transformations technologiques du travail, ce "taylorisme augmenté", qui le décide, et pourquoi [10] ? Les réponses en partie explicitées par les gourous donnent la chair de poule.

"Peut-on s’approprier l’IA à des fins émancipatrices ?", s’interroge Juan Sebastian Carbonell. "Peut-on utiliser l’IA pour faire des choses plus intéressantes que réaliser ce fantasme bizarre d’un monde sans humain ?", se demande le journaliste canadien Cory Doctorow [11], auteur de l’ouvrage "Le rapt d’Internet" (C and F Editions, 2025).

Des alternatives technologiques existent

Il existe des alternatives technologiques aux modèles dominants que l’encyclique de Léon XIV a oubliées [2], comme par exemple Wikipédia ou Tournesol, une application française pour la recommandation collaborative, ou encore Pol.is, une plateforme américaine de démocratie participative.

Par ailleurs, il faut concilier les valeurs défendues par les ONG et les sociétés combattant le changement climatique, et leurs recours à l’IA [12] ! Il est encore difficile de quantifier les impacts propres à cette technologie. Selon une récente étude de Mistral, du cabinet de conseil Carbone 4 et de l’ADEME (Agence de la transition écologique), 85,5 % des émissions de gaz à serre seraient dus à l’entraînement des modèles.

Une alerte lancée par The Shift Project en octobre 2025 précise que la consommation électrique des datas centers triplera d’ici à 2030 dans le monde [13]. Une piste à suivre serait d’étudier l’usage de l’IA au cas par cas, utilisant de petits modèles moins généralistes et moins consommateurs, permettant une limitation du déploiement de l’IA vers des utilisations jugées démocratiquement prioritaires.

Comment imaginer la pratique et la généralisation d’une telle démarche autrement que par la voie politique ? Pour alimenter les réflexions, un retour aux sources est recommandé : "Le mythe de la machine. Technique et développement humain" de Lewis Mumford [14]. Bonnes vacances... pas trop caniculaires, espérons-le.

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Sources

(1) "IA : le pape Léon XIV comble le vide politique", Le Monde, 2 juin 2026, Stéphane Lauer

(2) "À partir de l’IA, Léon XIV se livre à un véritable plaidoyer pour l’action publique", Le Monde, 31 mai - 1er juin 2026, Anne Alombert, (philosophe, Université Paris 8)

(3) "Le coup d’État de la tech autoritaire", Le Monde Diplomatique, novembre 2025, Francesca Bria, (économiste)

(4) "La souveraineté comme marchandise américaine", Le Monde Diplomatique, novembre 2025, Evgeny Morozov

(5) "Dans la tête des gourous de l’IA", Le Monde, du 26 mars au 5 avril 2026, Alexandre Picard, David Larousserie, Morgane Tual, Arnaud Leparmentier

(6) "Anthropic, la start-up d’IA qui ose contredire Trump", Le Monde, 12 février 2026, Alexandre Piquard

(7) "Yann Le Cun : 'Nul n’a besoin d’avoir peur d’un scénario à la Terminator pour l’IA'", Le Monde, 9 et 10 février 2026, propos recueillis par Alain Beuve-Méry

(8) "L’IA s’immisce dans les stratégies politiques", Le Monde, 6 février 2026, Anouk Seveno

(9) "Avec l’IA, l’économie américaine fait émerger des géants à tour de bras", Le Monde, 17 juin 2026, Nicolas Chapuis

(10) "Un taylorisme augmenté – critique de l’intelligence artificielle", Juan Sebastian Carbonell, Éditions Amsterdam, Paris 2025

(11) Interview réalisé par Nicolas Celnik, Libération,13 et 14 juin 2026

(12) "Les organisations engagées pour le climat confrontées à l’embarrassant recours à l’IA", Le Monde, 4 juin 2026, Agnès Raimbault

(13) "L’envolée de l’IA est insoutenable", Le Monde, 2 octobre 2025, Alexandre Piquard

(14) "Le mythe de la machine. Technique et développement humain", Lewis Mumford, Éditions de l'Encyclopédie des nuisances, 2019


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