Électrifier pour décarboner : les gaziers taclent "une dérive qui n'est pas saine"

Par   Corentin PATRIGEON

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Publié le 10 septembre 2026
© Corentin Patrigeon pour XPair
Frédéric Martin, le président de France Gaz, lors de la présentation de l'édition 2026 des Perspectives gaz 2050 de l'association, le 8 septembre à Paris.
ANALYSE. L'association France Gaz a publié la mise à jour de ses propres scénarios de décarbonation, basés sur les capacités de ses différentes filières de production. L'industrie de la molécule fait valoir ses atouts dans un contexte où, estime-t-elle, "on ne privilégie qu'un seul vecteur".

"On n'a jamais rentré autant de projets en gaz verts, mais paradoxalement on est en absence totale de visibilité." L'introduction de Frédéric Martin, le président de France Gaz, lors de la conférence de présentation de l'édition 2026 des Perspectives gaz 2050 le 8 septembre à Paris, résume bien la situation délicate des industriels de la molécule : la production des gaz renouvelables s'accélère mais leur consommation à terme demeure incertaine.

L'objectif de cet exercice de prospective est d'apporter la pierre de la filière gaz à l'édifice de la transition énergétique, dans un contexte où les problématiques de résilience du système énergétique, de décarbonation, de diversité et de souveraineté énergétique doivent être prises en compte pour espérer atteindre la neutralité carbone en 2050. Le tout en assurant, aussi, des débouchés économiques aux producteurs d'énergie.

"Les Perspectives gaz répondent à une quadrature du cercle, car on a un sujet écologique et on a absolument besoin de l'ensemble des vecteurs si on veut que la production tienne la route. Il est aussi urgent de redevenir un pays de production pour moins dépendre de l'extérieur. D'autant que les caisses des finances publiques sont vides et qu'on a des politiques qui ne sont pas chiffrées", analyse Frédéric Martin.

Décorrélation entre les consommations gaz et le nombre de clients gaz

L'association a ainsi élaboré deux scénarios pour les comparer à la SNBC 3 (Stratégie nationale bas-carbone) : un scénario misant sur le développement d'écosystèmes locaux (déchets agricoles, urbains, industriels...), et un où l'industrie "reprend du poil de la bête" et que les consommations sont en phase avec l'objectif de réindustrialisation, sans exclure toutefois la possibilité d'importer de l'énergie verte.

"Depuis 2000, on constate que la hausse des températures et les travaux d'efficacité énergétique font perdre environ 1 % de consommation énergétique par an", appuie Frédéric Martin.

Des scénarios qui sont complétés par plusieurs constats dressés sur le terrain : les mesures de sobriété et d'efficacité énergétique, et le choix de chaudières THPE (très haute performance énergétique) demeurent les premiers leviers de baisse de la consommation dans le bâtiment. Dans le résidentiel, la décorrélation entre les consommations et le nombre de clients a déjà permis de faire baisser de 20 % la consommation au cours des cinq dernières années.

D'après GRDF, qui se base sur les référentiels CEREN (Centre d'études et de recherches économiques sur l'énergie) et SDES (Service des données et études statistiques du ministère de la Transition écologique), le nombre de logements équipés en solutions gaz est passé de 10,6 à 10,7 millions entre 2019 et 2025, quand sur la même période les consommations gaz résidentielles (corrigées de l'effet climatique) ont chuté de 151 à 120 térawattheures PCS.

Les leviers d'action des scénarios France Gaz pour la décarbonation du résidentiel. Source : France Gaz

Le rythme d'électrification en décalage avec les objectifs

"Le bâtiment résidentiel réduit structurellement sa consommation, il faut donc continuer les travaux d'efficacité et de sobriété énergétique. Mais le tertiaire est pour nous le secteur qui va enregistrer la baisse la plus rapide, car ses acteurs sont soumis au décret tertiaire et donc à des contraintes très fortes." Les gaziers confirment par ailleurs un recours plus élevé à l'hybridation (bois, élec/gaz/GPL) dans tous les segments ainsi qu'une augmentation progressive des contrats de gaz verts, tel que le biométhane.

Cela dit, ils estiment que le rythme réel d'électrification est en décalage avec les ambitions de planification, notamment en raison des coûts et délais de raccordement, voire de l'impossibilité technique d'électrifier certains types de bâti. "On est plutôt sur une stabilité de l'électrification mais la montée en puissance des data centers a un impact très fort sur la consommation d'énergie. Et dans l'industrie, les besoins vont chercher rapidement toutes les solutions possibles", abonde Frédéric Martin.

Les scénarios de consommation des Perspectives gaz s'inscrivent donc dans une trajectoire de sobriété énergétique, tablant sur une chute de 23 % de la consommation finale entre 2025 et 2050. Dans les deux scénarios, tous les vecteurs énergétiques (gaz, GPL, bois, chauffage urbain, produits pétroliers) seraient en recul, à l'exception de l'élec et de l'hydrogène.

Les leviers d'action des scénarios France Gaz pour la décarbonation du tertiaire. Source : France Gaz

Augmentation progressive de la taille des méthaniseurs

Les scénarios de production, eux, tablent sur une bonne dynamique du biométhane, avec la mise en œuvre de la fourchette haute à 2035 de la PPE 3 (Programmation pluriannuelle de l'énergie) et des CPB (contrats de production de biométhane).

Ils partent également du principe que, encouragés par ces derniers, les méthaniseurs vont voir progressivement leur taille augmenter et que les diverses technologies gazières s'avèreront adaptées à la nature de déchets (pyrogazéification et gazéification hydrothermale) et au marché électrique (e-méthane).

La production d'H2 se ferait pour sa part par électrolyse, quand le GPL serait intégralement remplacé par des biogaz liquides en s'appuyant essentiellement sur des capacités françaises, et pour le reste d'imports de pays voisins.

"Pour notre industrie, la palette de molécules s'enrichit et nos infrastructures sont absolument compatibles avec elles", assure Frédéric Martin.

"L'H2 est vraiment recentré sur l'industrie, il avance de manière un peu souterraine mais c'est un vrai sujet sur lequel l'administration s'aperçoit qu'on a de fortes chances de voir se développer une infra H2 au niveau européen."

Les projections de France Gaz confirment par ailleurs que le potentiel de ressources biomasse couvrirait les besoins à terme et que la réplicabilité des projets garantirait la trajectoire de production de gaz renouvelables et bas-carbone.

Une décarbonation qui coûtera 4.000 milliards d'euros

En ligne avec le dernier rapport de la CRE (Commission de régulation de l'énergie) sur le sujet, le périmètre des infrastructures gazières ne bougerait quasiment pas : les 37.000 km de réseaux de transport resteraient stables jusqu'en 2020, et les 212.000 km de réseaux de distribution bénéficieraient d'une légère extension (de 22.000 à 25.000 km) pour raccorder les nouvelles capacités de production de biométhane. Les capacités de stockage stagneraient autour de 130 TWh jusqu'en 2050, et les terminaux GNL stabiliseraient la capacité de regazéification.

Au fait, la France risque-t-elle de manquer de gaz cet hiver ?

"On n'a pas de problème de remplissage des stockages pour l'hiver, on est aux alentours de 75 % pour un objectif de 85 % à fin octobre, mais cela sous-tend un prix du gaz plus élevé que d'habitude", répond Frédéric Martin. "On a la chance d'avoir diversifié nos approvisionnements et on a nos 16 TWh de gaz verts qui permettent de moins tirer sur la demande."

Reste la question du coût de ces scénarios. Si "cet été a montré qu'on ne va plus avoir le choix entre décarbonation et adaptation", il n'en demeure pas moins que la facture finale atteint un montant stratosphérique : sur le périmètre étudié, la trajectoire SNBC 3 représente un coût de 4.000 milliards d'euros, dont la moitié pour électrifier la mobilité. Les scénarios France Gaz, pour leur part, permettraient de réaliser entre 330 et 460 milliards d'économies, dont plus de la moitié entre 2025 et 2035.

"Il faut absolument revenir sur une neutralité technologique en laissant le choix au client et reconnaître le biogaz comme outil de décarbonation."

"Pousser la production de gaz verts en France fera faire aux Français ces économies", plaide Frédéric Martin. "Il y a un vrai intérêt économique à développer les gaz renouvelables. Je vois qu'on a des politiques très volontaires depuis 10 ans mais pas étayées, on prend du retard sur nos objectifs donc il ne faut plus perdre de temps et mobiliser tous les vecteurs."

"La seule chose dont les gens ont besoin, c'est de visibilité. Cet été, quand le consommateur a eu chaud, il a regardé la solution la plus économique et a acheté une pompe à chaleur air-air. On doit offrir au consommateur toutes les solutions pour se décarboner. Plus vous produisez en France des molécules vertes, plus vous réduisez les coûts de conversion. C'est un problème de curseur, on ne privilégie qu'un seul vecteur de décarbonation. C'est une dérive qui n'est pas saine", conclut-il.


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