Devenue incontournable, l'IA améliore-t-elle vraiment les métiers de l'ingénierie ?
Tous les médias continuent à nous abreuver des progrès, des espoirs, des évolutions de l’intelligence artificielle. Du 19 au 21 février à New Dehli (Inde), la 4e édition de la conférence mondiale sur l’IA a réactivé, s’il en était besoin, ces préoccupations. Difficile d’oublier l’IA. Fin 2025, mon humeur évoquait les changements dans notre quotidien engendrés par son développement exponentiel.
Attardons-nous plutôt ici sur les évolutions plus larges de l’IA. Seuls les optimistes béats et technicistes – ils ne manquent pas ! – réduisent l’IA à une nouvelle révolution industrielle représentant un énorme potentiel de développement d’outils, tout en feignant d’oublier ou en niant les dépendances, addictions et biais cognitifs qu’elle engendre. Face à ces risques, un minimum de vigilance est nécessaire pour les éviter.
L’IA fait-elle progresser notre façon de penser ?
Tous les progrès technologiques ont consisté à déléguer nos capacités physiques et intellectuelles. La machine se substitue aux muscles. L’écriture et le livre sont les supports de la mémoire et du savoir. La photographie et la télévision stockent les sons et les images. Le cinéma développe notre imaginaire. Les algorithmes participent au jugement et à la décision. L’IA générative aide à l’expression et à la "création". Nous arrivons ici à ce qui peut ressembler à un stade ultime de délégation.
Un raisonnement humain... artificiel ?
La pensée est-elle résumable à une suite d’opérations logiques, et in fine à des calculs ?
"L’IA a un langage probabiliste qui synthétise ce qui existe déjà. Pour de nombreuses applications spécifiques, cet intérêt performanciel peut se traduire par un intérêt financier et explique que 70 % des emplois du secteur tertiaire sont directement menacés !"
Comparer un humain et une machine n’a pas de sens.
Une récente étude du MIT [1] montre que l’utilisation quotidienne de tels outils accentue les sollicitations du cortex visuel mais diminue du coup l’usage d’autres zones du cerveau dédiées à la compréhension et la production de sens, comme justement celles qui sont mobilisées lorsqu’on écrit, peu importe comment – avec un stylo, un traitement de texte, un smartphone...
Laisser ChatGPT écrire à votre place revient à réduire votre amplitude cognitive car le cerveau désapprend ce dont il ne se sert pas. Ainsi, une dépendance accrue à l’IA entraîne un appauvrissement des facultés mémorielles, imaginatives, expressives et décisionnelles !
Externaliser nos aptitudes limite nos facultés à nous exprimer en notre nom. L’IA a un langage probabiliste qui synthétise ce qui existe déjà. Pour de nombreuses applications spécifiques, cet intérêt performanciel peut se traduire par un intérêt financier et explique que 70 % des emplois du secteur tertiaire sont directement menacés !
Des biais dans les décisions de l’utilisateur ?
Les réponses sont assez claires. Pas de suspense. Les complotistes en seront pour leurs frais. Il faudrait, voire il faudra mettre en place des garde-fous pour que les utilisateurs puissent conserver le contrôle de ces boîtes noires "magiques". La conférence de New Dehli a rappelé combien il sera difficile de mettre en œuvre des régulations consensuelles [7]. En outre, l’IA générative aide-t-elle à apprendre ?
Jonathan Bourguignon [1] évoque l’étude d’OpenAI qui montre qu’après trois ans d’utilisation de ChatGPT, les usages se répartissent principalement entre l’aide à la rédaction (24 %), la recherche d’information (24 %) et la résolution de problèmes personnels ou professionnels (29 %). L’utilisateur n’est pas passif, il doit formuler son interrogation, et selon la réponse, affiner la question, demander un point de vue opposé ; bref, s’entraîner avec la machine réciproquement.
"L’utilisateur n’est pas passif, il doit formuler son interrogation, et selon la réponse, affiner la question, demander un point de vue opposé ; bref, s’entraîner avec la machine réciproquement."
Une altération de nos capacités sociales et psychiques ?
Fondé en 2018, l’assistant IA Replika a déjà 35 millions d’abonnés affichant un avatar au goût de l’utilisateur et qui peut affiner ses caractéristiques et ses services moyennant 5 € par mois d’abonnement supplémentaire.
C’est encore plus inquiétant pour les jeunes dont un tiers des 25-39 ans déclarent souffrir de solitude, d'après l'étude 2025 de la Fondation de France sur les solitudes [5]. Près de la moitié des 18-25 ans utilise ChatGPT tous les jours (selon l'enquête de l’agence Heaven de juin 2025) avec comme première utilisation, celle d’un réceptacle des maux les plus intimes. Une autre enquête de l’Institut Montaigne, datant cette fois de septembre 2025, indique que 25 % des 15-29 ans déclarent des symptômes proches de la dépression.
"C’est cette tendance qu’il nous faudra inverser afin que l’IA soit seulement un outil, et non un ersatz de notre cerveau."
L’IA est devenu un recours immédiat, gratuit ; elle simule la réciprocité, l’illusion d’un dialogue et d’une compassion. Ce "partenaire" IA est d’une infinie patience, emmagasine les échanges et répond de mieux en mieux aux attentes. Certains utilisateurs tombent donc amoureux de la machine !
Un déblocage et une incitation au dialogue ?
Pilyoung Kim, psychologue à l’Université de Denver, a mené des expérimentations sur l’altération par l’IA des capacités sociales [6]. Elle a constaté que le développement des liens sociaux améliore les résultats scolaires. Pourtant, un tiers des jeunes préfèrent les chatbots à leurs amis ! Alors qu'il est essentiel que l’adolescent (et pas seulement lui !) puisse se confronter à des points de vue différents, être en conflit, gérer des relations "imparfaites".
Or l’IA ne contredit pas, elle n’a pas de ressenti, pas de capacité d’une relation intersubjective, composante essentielle à une thérapie. "Veut-on déléguer à une machine notre capacité d’empathie ?", s’interroge le thérapeute Olivier Duris [6]. Selon Raphaël Gaillard, responsable du pôle psychiatrie à l’hôpital Sainte-Anne à Paris, les jeunes ayant un accès naturel aux technologies utilisent de plus en plus l’IA qui les satisfait, leur évite de subir la subjectivité de l’autre, voire simplement d’écouter.
C’est une atteinte directe aux aptitudes sociales propres au dialogue humain, donc un renforcement de l’intolérance, donc un accroissement de l’isolement. Mais tout n’est pas négatif. Raphaël Gaillard précise que l’IA, c’est malgré tout mieux que le silence ! En situation fréquente de difficulté d’accès aux soins, de manque de personnel soignant, de suivi insuffisant, l’IA peut permettre un déblocage, une incitation au dialogue.
Au moins, l’usage des chatbots montre à l’évidence les carences en matière psychiatrique et notre incapacité à s’écouter collectivement avec bienveillance et sans jugement.
***
Lire aussi
-
Malgré ses promesses, "l'IA n'est pas encore assez mature dans le bâtiment"
-
Fuites de HFC, économies d'énergie : l'IA va-t-elle changer "la manière de travailler des frigoristes" ?
-
Contre les limites de l'IA et les risques cyber, la GTB doit "se bouger" et faire preuve de "bon sens"
-
Rénovation : comment cette fintech veut utiliser l'IA et la blockchain pour lutter contre la fraude
Sélection produits
Contenus qui devraient vous plaire
- Direction Déléguée Provence
Chargé(e) d'études CVC - F/H
- ACTUAL RENNES 3
