Devenue incontournable, l'IA améliore-t-elle vraiment les métiers de l'ingénierie ?

Par   Bernard SESOLIS

Lettres d'experts
Publié le 25 mars 2026
© iStock/Robert Way
Des applications d'IA sur smartphone.
L'HUMEUR DE BERNARD SESOLIS. Relayant les nombreuses interrogations sur la manière dont l'intelligence artificielle modifie le comportement humain, le fondateur du BE Tribu Énergie s'inquiète de ses impacts dans la sphère professionnelle. Mais comme pour chaque "progrès", il y a aussi de l'espoir.

Tous les médias continuent à nous abreuver des progrès, des espoirs, des évolutions de l’intelligence artificielle. Du 19 au 21 février à New Dehli (Inde), la 4e édition de la conférence mondiale sur l’IA a réactivé, s’il en était besoin, ces préoccupations. Difficile d’oublier l’IA. Fin 2025, mon humeur évoquait les changements dans notre quotidien engendrés par son développement exponentiel.

L’IA s’insère inexorablement dans les offres industrielles et va modifier, à leur tour, les métiers et savoir-faire spécifiques au bâtiment et à l’urbain. EnerJ-Meeting, organisé le 10 février à Paris (par Batiactu Groupe, propriétaire d'XPair, NDLR), a été l’occasion de le constater. Je n’aborderai pas ces aspects qui sont déjà largement évoqués sur XPair.

Attardons-nous plutôt ici sur les évolutions plus larges de l’IA. Seuls les optimistes béats et technicistes – ils ne manquent pas ! – réduisent l’IA à une nouvelle révolution industrielle représentant un énorme potentiel de développement d’outils, tout en feignant d’oublier ou en niant les dépendances, addictions et biais cognitifs qu’elle engendre. Face à ces risques, un minimum de vigilance est nécessaire pour les éviter.

L’IA fait-elle progresser notre façon de penser ?

Cette question simple est pourtant fondamentale, large et incontournable. Nombreux sont les penseurs, chercheurs, industriels et politiques qui tentent d’y répondre car les progrès envisagés et fantasmés pourraient se transformer en enfer. Cette humeur s’appuiera dans un premier temps sur un échange entre une philosophe, Anne Alombert, et un développeur d’assistant IA, Jonathan Bourguignon, qui a fait l’objet d’un article résumant bien les enjeux [1].

Historiquement, chaque tournant important, chaque révolution technologique a fait l’objet de peurs et de critiques. L’avènement de l’imprimerie, du livre de poche ou d’Internet ont généré de nouvelles inquiétudes de dépossession. La première version de Google donnait à n'importe qui la même réponse à la même question. Mais avec l’introduction de la publicité, le développement de la prédiction des comportements de l’utilisateur a créé une rupture fondamentale : l’IA propose, mais aussi impose le contenu.

Tous les progrès technologiques ont consisté à déléguer nos capacités physiques et intellectuelles. La machine se substitue aux muscles. L’écriture et le livre sont les supports de la mémoire et du savoir. La photographie et la télévision stockent les sons et les images. Le cinéma développe notre imaginaire. Les algorithmes participent au jugement et à la décision. L’IA générative aide à l’expression et à la "création". Nous arrivons ici à ce qui peut ressembler à un stade ultime de délégation.

Un raisonnement humain... artificiel ?

La pensée est-elle résumable à une suite d’opérations logiques, et in fine à des calculs ? Anne Alombert rappelle que le raisonnement ou la réflexion ne sont pas le fruit uniquement de connexions entre neurones. Une part de rêve, de désir, d’imagination entre dans la recette, mais aussi des "prothèses cognitives" comme le crayon, le boulier, la machine à écrire, la calculatrice et jusqu’au LLM (Large Language Model, modèle d'apprentissage apte à comprendre et à générer des textes en analysant d'immenses volumes de données linguistiques).

"L’IA a un langage probabiliste qui synthétise ce qui existe déjà. Pour de nombreuses applications spécifiques, cet intérêt performanciel peut se traduire par un intérêt financier et explique que 70 % des emplois du secteur tertiaire sont directement menacés !"

Comparer un humain et une machine n’a pas de sens. Si une chaise ne s’assoit pas, elle conditionne néanmoins notre façon de nous asseoir. De même, l’IA ne pense pas mais elle conditionne notre manière de penser. De même, l’IA peut-elle modifier certaines de nos capacités cognitives ? L’utilisation fréquente d’une IA conversationnelle réduit-elle notre mémoire, notre raisonnement, notre autonomie de décision ?

Une récente étude du MIT [1] montre que l’utilisation quotidienne de tels outils accentue les sollicitations du cortex visuel mais diminue du coup l’usage d’autres zones du cerveau dédiées à la compréhension et la production de sens, comme justement celles qui sont mobilisées lorsqu’on écrit, peu importe comment – avec un stylo, un traitement de texte, un smartphone...

Laisser ChatGPT écrire à votre place revient à réduire votre amplitude cognitive car le cerveau désapprend ce dont il ne se sert pas. Ainsi, une dépendance accrue à l’IA entraîne un appauvrissement des facultés mémorielles, imaginatives, expressives et décisionnelles ! Interrogé sur l’IA, le philosophe Éric Sarlin [2] estime que l’IA générative est plus qu’une révolution industrielle, elle représente un tournant anthropologique inquiétant de la condition humaine [3].

Externaliser nos aptitudes limite nos facultés à nous exprimer en notre nom. L’IA a un langage probabiliste qui synthétise ce qui existe déjà. Pour de nombreuses applications spécifiques, cet intérêt performanciel peut se traduire par un intérêt financier et explique que 70 % des emplois du secteur tertiaire sont directement menacés ! L’humain n’a pas un langage probabiliste mais indéterminé, vecteur indispensable de singularité et de liberté.

Des biais dans les décisions de l’utilisateur ?

La réponse est oui, comme pour tout outil. Mais les réponses fournies par l’IA reflètent les critères et les idéologies des personnes qui l’ont entraînée et sont issues de statistiques qui renforcent les expressions majoritaires. Cette imprégnation constitue un risque majeur et les questions deviennent politiques. Elles doivent donc être impérativement rappelées : qui possède les IA ? Qui les entraîne ? Dans quels buts ?

Les réponses sont assez claires. Pas de suspense. Les complotistes en seront pour leurs frais. Il faudrait, voire il faudra mettre en place des garde-fous pour que les utilisateurs puissent conserver le contrôle de ces boîtes noires "magiques". La conférence de New Dehli a rappelé combien il sera difficile de mettre en œuvre des régulations consensuelles [7]. En outre, l’IA générative aide-t-elle à apprendre ?

Jonathan Bourguignon [1] évoque l’étude d’OpenAI qui montre qu’après trois ans d’utilisation de ChatGPT, les usages se répartissent principalement entre l’aide à la rédaction (24 %), la recherche d’information (24 %) et la résolution de problèmes personnels ou professionnels (29 %). L’utilisateur n’est pas passif, il doit formuler son interrogation, et selon la réponse, affiner la question, demander un point de vue opposé ; bref, s’entraîner avec la machine réciproquement.

"L’utilisateur n’est pas passif, il doit formuler son interrogation, et selon la réponse, affiner la question, demander un point de vue opposé ; bref, s’entraîner avec la machine réciproquement."

Un autre exemple positif : la start-up Scolibree développe des agents IA éducateurs pour aider des élèves à la mémorisation des acquis, à identifier leurs forces et faiblesses, à concevoir des exercices personnalisés, à aider la supervision parentale... C’est une aide pour le système éducatif qui pallie partiellement au manque d’enseignants, et c’est aussi une aide pour les "laissés pour compte" soumis à l’addiction, aux harcèlements, à l’exposition à des sites douteux.

Oui, mais... Cela revient à déléguer plus encore l’éducation des enfants à des entreprises privées pour répondre aux carences de l’enseignement public. La question est d’abord politique. Faut-il continuer à développer des IA génératives pour la formation ou faudrait-il simplement créer des postes d’enseignants ? Derrière le simplisme de ce dilemme se cachent toutes les conséquences : impacts énergétiques, environnementaux et sociaux. Et un constat inquiétant émerge : l’IA s’interpose de plus en plus entre l’individu et le monde, entre l’individu et les autres.

Une altération de nos capacités sociales et psychiques ?

Selon un sondage Ifop réalisé pour le site de rencontres Gleeden auprès de 2.600 adultes de tous âges, 6 % d’entre eux déclarent avoir eu une interaction "romantique" avec une IA, et 8%, une conversation sexuelle [4]. L’addiction s’installe très facilement : déjà 20 % des hommes ont des échanges "érotiques" avec un personnage qui dit oui à tout. ChatGPT, avec ses 800 millions d’adeptes hebdomadaires, lance cette année un mode "adulte" qui risque de démultiplier le phénomène.

Fondé en 2018, l’assistant IA Replika a déjà 35 millions d’abonnés affichant un avatar au goût de l’utilisateur et qui peut affiner ses caractéristiques et ses services moyennant 5 € par mois d’abonnement supplémentaire. Il est inutile de préciser les conséquences pour ces adultes dans leurs rapports aux autres. L’hôpital Marmottan à Paris, référence en addictologie, voit le nombre de patients croître nettement.

C’est encore plus inquiétant pour les jeunes dont un tiers des 25-39 ans déclarent souffrir de solitude, d'après l'étude 2025 de la Fondation de France sur les solitudes [5]. Près de la moitié des 18-25 ans utilise ChatGPT tous les jours (selon l'enquête de l’agence Heaven de juin 2025) avec comme première utilisation, celle d’un réceptacle des maux les plus intimes. Une autre enquête de l’Institut Montaigne, datant cette fois de septembre 2025, indique que 25 % des 15-29 ans déclarent des symptômes proches de la dépression.

"C’est cette tendance qu’il nous faudra inverser afin que l’IA soit seulement un outil, et non un ersatz de notre cerveau."

L’IA est devenu un recours immédiat, gratuit ; elle simule la réciprocité, l’illusion d’un dialogue et d’une compassion. Ce "partenaire" IA est d’une infinie patience, emmagasine les échanges et répond de mieux en mieux aux attentes. Certains utilisateurs tombent donc amoureux de la machine ! Aux USA, 72 % des adolescents ont déjà testé un compagnon IA. Selon une enquête OpenAI, les utilisateurs les plus fragiles décuplent leur addiction, amplifient leur solitude et leur isolement, poussant certains jusqu’au suicide.

Un déblocage et une incitation au dialogue ?

Pilyoung Kim, psychologue à l’Université de Denver, a mené des expérimentations sur l’altération par l’IA des capacités sociales [6]. Elle a constaté que le développement des liens sociaux améliore les résultats scolaires. Pourtant, un tiers des jeunes préfèrent les chatbots à leurs amis ! Alors qu'il est essentiel que l’adolescent (et pas seulement lui !) puisse se confronter à des points de vue différents, être en conflit, gérer des relations "imparfaites".

Or l’IA ne contredit pas, elle n’a pas de ressenti, pas de capacité d’une relation intersubjective, composante essentielle à une thérapie. "Veut-on déléguer à une machine notre capacité d’empathie ?", s’interroge le thérapeute Olivier Duris [6]. Selon Raphaël Gaillard, responsable du pôle psychiatrie à l’hôpital Sainte-Anne à Paris, les jeunes ayant un accès naturel aux technologies utilisent de plus en plus l’IA qui les satisfait, leur évite de subir la subjectivité de l’autre, voire simplement d’écouter.

C’est une atteinte directe aux aptitudes sociales propres au dialogue humain, donc un renforcement de l’intolérance, donc un accroissement de l’isolement. Mais tout n’est pas négatif. Raphaël Gaillard précise que l’IA, c’est malgré tout mieux que le silence ! En situation fréquente de difficulté d’accès aux soins, de manque de personnel soignant, de suivi insuffisant, l’IA peut permettre un déblocage, une incitation au dialogue.

Au moins, l’usage des chatbots montre à l’évidence les carences en matière psychiatrique et notre incapacité à s’écouter collectivement avec bienveillance et sans jugement. C’est bien dans l’ère du temps... et c’est bien cette tendance qu’il nous faudra inverser afin que l’IA soit seulement un outil, et non un ersatz de notre cerveau.

***

[1] "De quelle façon l’IA altère-t-elle notre pensée ?", Le Monde, 4 octobre 2025, propos recueillis par Marion Dupont et Pascal Riché

[2] Auteur de "Le désert de nous-même, le tournant intellectuel et créatif de l’IA" (Éditions L’Échappée)

[3] "L’IA est le cheval de Troie du renoncement et de nous-mêmes", Libération, 18 et 19 octobre 2025, propos d’Éric Sarlin recueillis par Matthieu Ecoiffier et Jonathan Blezard

[4] "IA, aimer, c’est ce qu’il y a de plus bot ?", Libération, 22 janvier 2026, Miren Garaicoechea

[5] "L’IA soutient émotionnellement de plus en plus de jeunes", Le Monde, 8 octobre 2025, Alice Raybaud

[6] "IA : en matière de psy, mieux vaut ne pas donner sa langue au Chat", Libération, 20 février 2026, Nicolas Celnik

[7] "En Inde, les risques et la régulation en débat au sommet de l’IA", Le Monde, 21 février 2026, Alexandre Piquard


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