Quand la rénovation énergétique confond économie d’argent et économie d’énergie

Par   Simon MARTINEZ

Lettres d'experts
Publié le 8 juin 2026
© iStock/AlexRaths
Les mesures de sobriété énergétique ont un intérêt à la fois environnemental et économique.
LE RETOUR TERRAIN DE SIMON MARTINEZ. Le bon sens a déserté la politique de rénovation, d'après l'entrepreneur en génie climatique et conseil CVC : des technologies matures sont ignorées, l'ordre des priorités n'est pas pertinent... La logique financière l'aurait-elle emporté sur la logique énergétique ?

Il y a quelque chose de profondément dérangeant dans la manière dont nous conduisons aujourd’hui la transition énergétique. Non pas dans l’objectif – réduire nos consommations, décarboner nos usages – mais dans la façon de l’aborder. Comme si, à force de normes, de dispositifs, de milliards injectés, nous avions fini par perdre ce qui devrait rester le socle de toute stratégie énergétique : le bon sens.

Car enfin, comment expliquer que l’on continue à traiter massivement la production d’énergie sans s’attaquer sérieusement à la réduction des besoins ? Comment justifier que l’on installe des équipements toujours plus performants dans des logements qui laissent s’échapper jusqu’à la moitié de l’énergie produite ?

Un enfant comprend qu’il faut se couvrir pour conserver sa chaleur. Nous, nous avons construit un système qui consiste souvent à chauffer davantage. Dans le même temps, certaines décisions interrogent, voire inquiètent. Comment peut-on, au nom de la transition énergétique, se priver – ou priver les ménages – d’une ressource aussi évidente que le bois, le granulé, la plaquette fournie massivement par nos forêts ?

Chauffage au bois, solaire thermique, géothermie... autant d'angles morts

Le chauffage au bois, lorsqu’il est bien utilisé, est une énergie locale, renouvelable, accessible, profondément ancrée dans nos territoires. Il fait vivre une filière, génère de l’emploi et participe à une forme de souveraineté énergétique que nous appelons pourtant de nos vœux. Et pourtant, il est parfois relégué, contraint, presque suspect. À l’inverse, nous continuons à promouvoir massivement des solutions dépendantes de chaînes industrielles mondialisées, complexes, énergivores à produire.

"Nous dimensionnons des systèmes pour absorber des pertes… que nous refusons de traiter, ou en tout cas qu'on ne se donne pas les moyens de stopper."

Autre angle mort : le solaire thermique. À l’heure où l’on parle d’autonomie énergétique, de résilience, de production locale, comment expliquer que cette technologie reste marginale ? Simple, robuste, durable, industrialisé et industrialisable en France, le solaire thermique coche pourtant toutes les cases d’une solution cohérente.

Il produit de la chaleur là où elle est consommée, avec très peu d’intermédiaires, et une longévité que peu de technologies peuvent revendiquer. Mais il n’est pas à la mode. Il n’est pas porté par les mêmes intérêts. Il ne génère pas les mêmes volumes. Alors il passe au second plan.

Et que dire de la géothermie ? Une solution stable, pilotable, performante, capable d’assurer un socle énergétique fiable, indépendamment des conditions climatiques. Et pourtant, elle reste marginale, complexe à mettre en œuvre, peu soutenue à la hauteur de son potentiel, sans compter les inventions technocratico-administratives dont seule l’immensité des "sachants" de bureau ont le secret.

Chaque acteur a sa part de responsabilité

Comment expliquer que des technologies aussi pertinentes restent en retrait, quand d’autres, plus visibles, plus "industrialisées", occupent tout l’espace ? Soyons clairs : il ne s’agit pas ici de remettre en cause la pompe à chaleur, ni l’électrification. Elles ont leur rôle à jouer. Elles sont même indispensables dans de nombreux cas, mais même en le faisant mieux, on installera 6 kilowatts au lieu de 12, et c’est tout.

"Une transition énergétique cohérente devrait commencer par réduire les besoins. Isoler massivement, travailler sur l’existant, valoriser des solutions sobres, locales, durables. Et seulement ensuite, adapter les systèmes de production."

Car aujourd’hui, nous avons construit un modèle qui tend à remplacer plutôt qu’à réduire. À compenser plutôt qu’à corriger. Nous dimensionnons des systèmes pour absorber des pertes… que nous refusons de traiter, ou en tout cas qu'on ne se donne pas les moyens de stopper.

Et dans cette mécanique, personne n’est totalement innocent. Les politiques réussissent le double exploit de simplifier à l’extrême tout en rendant quelque démarche que ce soit totalement indigeste. Les puissants industriels orientent le marché, peu importe si ce qu’ils racontent est intelligent ou non. Les dispositifs financiers biaisent les choix. Tout cela par un savant mélange d’incompétence, d’idéologie... et d'argent.

Mais les acteurs du terrain ont aussi leur part de responsabilité, et il faut avoir l’honnêteté de le dire. On installe parfois des solutions inadaptées, dans des contextes inadaptés, pour des raisons qui n’ont plus grand-chose à voir avec l’énergie. Mais parce qu’il faut faire du volume, parce que le modèle économique pousse à cela, parce que les aides orientent les décisions.

D'abord, réduire les besoins

Le problème de fond est simple : nous avons remplacé une logique énergétique par une logique financière. On ne se demande plus combien d’énergie on économise – notamment en énergie grise ! –, on se demande combien d’argent on ne dépense plus. L’un n’est pas totalement lié à l’autre, car un système économe à exploiter est peut-être un désastre à fabriquer.

Et c’est là que tout bascule. Car une transition énergétique cohérente devrait commencer par réduire les besoins. Isoler massivement, travailler sur l’existant, valoriser des solutions sobres, locales, durables. Et seulement ensuite, adapter les systèmes de production. Aujourd’hui, nous faisons parfois l’inverse, et même s’il y a des progrès, c'est plutôt la martingale qui est à l'œuvre.

Alors oui, la transition avance. Mais elle avance avec ses angles morts, ses contradictions, ses renoncements. Et une question demeure, lancinante : sommes-nous mal orientés ?… ou simplement mal entourés ? Les deux ? Possible !

Il est peut-être tant de ne plus demander aux Vercingétorix, Charles Martel, Dagobert et autres Pépin le Bref de la rénovation énergétique qui siègent depuis 30 ans dans les instances qui encadrent nos pratiques, d’écrire le monde de demain. "La folie, c'est de faire toujours la même chose et de s'attendre à un résultat différent", disait Albert Einstein. Et si la folie ne consistait pas plutôt à demander aux mêmes personnes une stratégie pour demain, là où ils ont échoué hier ?


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