Après le mirage de la PAC à 1 €, le mirage du million de PAC installées par an ?

Par   Simon MARTINEZ

Lettres d'experts
Publié le 21 juillet 2026
© iStock/welcomia
Un installateur intervient sur l'unité extérieure d'une pompe à chaleur.
LE RETOUR TERRAIN DE SIMON MARTINEZ. Le nouvel objectif sur les PAC fixé par les pouvoirs publics et les industriels rend pour le moins dubitatif l'entrepreneur en génie climatique et conseil CVC. Il interroge les capacités de la filière, qui souffre déjà d'une certaine défiance, à concilier quantité et qualité des installations.

Vous avez cru à la pompe à chaleur à 1 €, et maintenant vous croyez au million de pompes à chaleur installées par an ? Je vais probablement me faire quelques amis de moins avec cette chronique. Mais, après tout, lorsque l'on travaille depuis 20 ans dans le génie climatique, que l'on passe son temps entre les chaufferies, les locaux techniques, les salles de formation et les chantiers, on finit par développer une certaine allergie aux effets d'annonce.

Depuis plusieurs mois, les déclarations se succèdent. La filière s'organise. Les industriels communiquent. Les fédérations se mobilisent. Les groupes de travail se multiplient. Les experts publient des feuilles de route. Les observatoires observent. Les comités pilotent. Les consultants projettent. Et au milieu de tout cela flotte désormais un objectif devenu presque sacré : un million de PAC installées chaque année.

Le chiffre est magnifique. Un million. Rond, simple, mémorisable. Parfait pour un communiqué de presse, un plateau télé ou une présentation PowerPoint. Pourtant, à chaque fois que j'entends ce chiffre, je ne peux m'empêcher de repenser à une autre époque. Une époque pas si lointaine où notre profession était déjà persuadée qu'elle avait trouvé la formule magique.

Quand la PAC a cessé d'être un équipement thermique pour devenir un produit financier

Mars 2020. Comme tout le monde, vous et moi découvrions un pays à l'arrêt. Les rues étaient vides. Les entreprises fermaient leurs portes. Les attestations de déplacement étaient devenues plus importantes que les cartes de visite. Puis est venue la relance économique. Et là, soudainement, notre secteur est devenu la star de la transition énergétique.

À écouter certains discours, il suffisait presque d'installer une PAC pour sauver la planète avant le week-end. L'argent public coulait à flot. Les dispositifs d'aides se multipliaient. Les promesses commerciales devenaient de plus en plus audacieuses. Et très rapidement, la PAC a cessé d'être un équipement thermique pour devenir un produit financier.

Je me souviens encore de certains rendez-vous. Des clients qui ne connaissaient ni leur consommation énergétique, ni la puissance de leur chaudière, ni même parfois la surface chauffée de leur logement. En revanche, ils connaissaient parfaitement le montant des aides auxquelles ils pouvaient prétendre. Le besoin passait après la subvention. La technique passait après le financement. Le projet passait après la promesse.

"Lorsqu'un marché commence à s'intéresser davantage à l'aide qu'au besoin, il finit toujours par attirer les mauvaises personnes."

La question n'était plus : "Quelle solution est adaptée à ma maison ?" La question était devenue : "Combien vais-je toucher ?" À partir de là, l'histoire était déjà écrite. Parce que lorsqu'un marché commence à s'intéresser davantage à l'aide qu'au besoin, il finit toujours par attirer les mauvaises personnes. Des entreprises sérieuses ont continué à faire leur travail ; heureusement.

Mais elles ont rapidement été rejointes par une armée d'opportunistes. Des sociétés apparaissaient du jour au lendemain. Certaines vendaient plusieurs centaines de PAC par an alors qu'elles ne disposaient pas des compétences nécessaires pour les maintenir.

D'autres réalisaient des études thermiques sans jamais avoir visité les logements. Certaines signaient des contrats plus vite qu'elles ne recrutaient leurs techniciens. D'autres ont même réussi à vendre davantage de machines qu'elles n'avaient de capacité à les installer ; une performance qui mériterait probablement une catégorie aux Jeux Olympiques.

Une défiance croissante envers toute une filière

À cette époque, certains d'entre nous osaient déjà exprimer quelques réserves. Pas sur la PAC ni sur la transition énergétique. Mais sur la manière dont toute cette mécanique était pilotée. Il était alors de bon ton d'expliquer que ceux qui alertaient ne comprenaient pas le marché, qu'ils étaient trop conservateurs ou incapables de saisir la nouvelle dynamique.

Avec le recul, il faut reconnaître que les résultats ont apporté une réponse assez claire. À l'époque, nous pouvions encore douter des capacités de certains grands capitaines d'industrie à comprendre les conséquences des mécanismes qu'ils soutenaient avec enthousiasme. Aujourd'hui, le doute s'est largement dissipé.

Lorsque l'on participe à la construction d'un système qui génère autant de dérives, autant de malfaçons, autant de défiance et autant de gaspillage d'argent public, puis que l'on revient quelques années plus tard expliquer comment sauver la filière sans jamais réaliser le moindre exercice d'autocritique, il devient difficile de parler de vision stratégique.

"À ma connaissance, personne n'a encore trouvé le moyen de faire pousser des frigoristes expérimentés dans des serres chauffées par PAC."

La bonne nouvelle, c'est que ces mêmes décideurs sont désormais aux premières loges pour nous expliquer comment réussir le million de PAC par an. Après tout, qui mieux que les architectes du précédent fiasco pour nous garantir que le prochain sera un succès ?

Pendant ce temps-là, le terrain, lui, n'a jamais cessé de parler. Le terrain parle à travers les reprises de chantier. Le terrain parle à travers les sous-dimensionnements. Le terrain parle à travers les litiges. Le terrain parle à travers les services après-vente qui héritent d'installations qu'ils n'ont jamais vendues. Le terrain parle à travers les clients qui découvrent que l'entreprise qui leur avait promis monts et merveilles a disparu depuis longtemps.

Mais le terrain a un défaut : il parle moins fort que les communiqués de presse. Cinq ans plus tard, nous continuons pourtant à constater les conséquences de cette période : des installations à reprendre, des performances qui ne sont pas au rendez-vous, des équipements mal adaptés, des réseaux jamais traités, des clients déçus. Et surtout une défiance croissante envers toute une filière qui, pourtant, méritait beaucoup mieux.

L'ambition ne remplace pas la méthode

Nous voici maintenant en 2026. La PAC à 1 € appartient officiellement au passé. Mais parfois, lorsque j'écoute certains discours, j'ai simplement l'impression que nous avons changé le slogan sans changer la méthode. Aujourd'hui, l'objectif s'appelle "un million de PAC par an".

Très bien, mais qui va les installer ? Avec quelles compétences ? Avec quelles entreprises ? Avec quelle stabilité réglementaire ? Avec quelle rentabilité pour les artisans ? Avec quelle attractivité pour les jeunes qui voudraient rejoindre nos métiers ?

"Préférons-nous installer un million de PAC sur le papier ou 800.000 installations performantes qui fonctionneront encore correctement dans 20 ans ?"

Parce qu'à ma connaissance, nous comptons moins d'entreprises RGE (Reconnu garant de l'environnement) qu'il y a quelques années. Parce qu'à ma connaissance, recruter un technicien compétent reste un parcours du combattant. Parce qu'à ma connaissance, les entreprises passent de plus en plus de temps à gérer des procédures administratives et de moins en moins à transmettre leur savoir-faire. Parce qu'à ma connaissance, personne n'a encore trouvé le moyen de faire pousser des frigoristes expérimentés dans des serres chauffées par PAC.

Le problème n'est pas l'objectif. La France devra continuer à décarboner son chauffage. La pompe à chaleur a évidemment un rôle majeur à jouer. Le problème est de croire que l'ambition remplace la méthode, qu'un objectif devient crédible simplement parce qu'il a été annoncé, qu'une filière qui peine encore à absorber les conséquences de la précédente vague d'installations serait miraculeusement prête à accélérer davantage.

Cesser de confondre vitesse et précipitation

La véritable réussite ne se mesure pas au nombre de machines sorties d'usine. Elle ne se mesure pas au nombre de dossiers financés. Elle ne se mesure même pas au nombre de mises en service. Elle se mesure dix ans plus tard, lorsque le client est satisfait, que les consommations sont conformes aux promesses, que les performances sont au rendez-vous, que l'installation est maintenable et que l'argent public investi a réellement produit le résultat attendu.

Autrement dit, lorsque personne n'a besoin de revenir refaire le travail. Alors avant de célébrer le prochain million de PAC, j'aimerais que l'on réponde collectivement à une question très simple : préférons-nous installer un million de pompes à chaleur sur le papier, ou 800.000 installations performantes qui fonctionneront encore correctement dans 20 ans ?

Car à force de confondre vitesse et précipitation, communication et stratégie, ambition et compétence, nous risquons une nouvelle fois de découvrir que les objectifs se réalisent très facilement dans les salles de réunion, mais beaucoup plus difficilement dans les caves, les chaufferies, les locaux techniques et les maisons des Français. Et finalement, n'est-ce pas là que se joue la véritable transition énergétique ? Ou bien avons-nous décidé que cette fois encore, le communiqué de presse suffirait à chauffer les logements ?


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