TVA à 5,5 % : quand l’entreprise finance temporairement la politique publique

Par   Simon MARTINEZ

Lettres d'experts
Publié le 26 octobre 2026
© iStock/EyeEm Mobile GmbH
Un professionnel installe l'unité intérieure d'une climatisation dans un logement.
LE RETOUR TERRAIN DE SIMON MARTINEZ. Rénovation énergétique, PAC air-air : le taux réduit de TVA s'applique pour plusieurs produits et services du bâtiment. Pour l'entrepreneur en génie climatique et conseil CVC, le paradoxe européen auquel il conduit pourrait être réglé par des solutions conciliant simplification et efficacité.

La TVA à 5,5 % sur la rénovation énergétique est une bonne mesure. Elle réduit le prix TTC payé par le particulier, soutient la rénovation des logements et contribue à rendre certains investissements énergétiques plus accessibles. Le problème n'est pas le taux à 5,5 %. Le problème, c'est ce qui se passe derrière.

Car pendant que le client bénéficie immédiatement du taux réduit, l'entreprise qui réalise les travaux achète son matériel avec 20 % de TVA. Et entre 20 % payés et 5,5 % collectés, il y a quelqu'un qui avance la différence. Ce quelqu'un, c'est encore l'entreprise. Prenons volontairement un exemple très simple.

Une entreprise achète 10.000 € HT de matériel + 20 % de TVA = 12.000 € TTC. Elle réalise ensuite son chantier et applique un taux de marge de 40 % sur son prix d'achat : 14.000 € HT facturés au client, TVA à 5,5 % = 770 €.

L'entreprise a donc :

  • payé 2.000 € de TVA sur ses achats ;
  • collecté 770 € de TVA auprès de son client ;
  • généré un crédit de TVA de 1.230 €.

Soyons techniquement précis : ces 1.230 € ne constituent pas une taxe supplémentaire supportée définitivement par l'entreprise. La TVA est normalement neutre pour l'assujetti. L'entreprise détient une créance fiscale qu'elle pourra imputer ou, lorsque les conditions sont réunies, demander en remboursement.

Tout va donc bien ? Pas vraiment. Parce qu'entre "avoir droit à 1.230 €" et "avoir 1.230 € sur son compte bancaire", il existe une petite chose assez fondamentale dans une entreprise : l'administration. Multipliez maintenant l'exemple : sur un chantier, 1.230 €, cela peut sembler anecdotique. Sur plusieurs dizaines de chantiers, beaucoup moins.

Une entreprise qui génère structurellement 10.000 € de crédit de TVA par mois porte potentiellement 20.000 € avec deux mois de décalage. À 50.000 € mensuels : 100.000 €. À 100.000 € : 200.000 €. Et une entreprise importante générant 300.000 € de crédit mensuel peut théoriquement avoir 600.000 € de trésorerie mobilisée avec seulement deux mois de décalage.

Un paradoxe assez remarquable

Ce ne sont évidemment pas des statistiques sectorielles : ce sont des simulations destinées à montrer l'effet mécanique. Mais la question devient immédiatement différente, nous ne parlons plus seulement de fiscalité. Nous parlons de besoin en fonds de roulement, de découvert bancaire, de capacité d'investissement, de salaires, de véhicules, de recrutement et parfois tout simplement de la capacité d'une entreprise à absorber sa croissance.

"Nous avons donc construit une mécanique dans laquelle l'entreprise avance de l'argent, le comptabilise, le déclare, peut demander son remboursement et doit éventuellement documenter cette demande."

Le paradoxe est assez remarquable : l'État décide qu'une activité est suffisamment importante pour la collectivité pour mériter une TVA réduite. Le particulier bénéficie immédiatement de cet avantage. Très bien également. Mais l'entreprise qui met physiquement en œuvre cette politique publique peut devoir financer temporairement le différentiel entre la TVA supportée sur ses achats et celle collectée sur ses ventes.

Autrement dit : l'avantage est immédiatement accordé au consommateur, mais une partie de son financement temporaire repose sur la trésorerie de l'entreprise. Et ensuite ? L'entreprise demande à l'administration de lui restituer son propre crédit. Nous avons donc construit une mécanique dans laquelle l'entreprise avance de l'argent, le comptabilise, le déclare, peut demander son remboursement et doit éventuellement documenter cette demande.

Le tout pour obtenir la restitution d'une TVA dont le principe même est d'être neutre pour elle. Il y a peut-être là matière à simplification. Et l'administration, elle, ne plaisante pas avec la fiscalité. C'est probablement le point qui agace le plus les entrepreneurs. Essayez d'avoir quelques jours de retard sur une échéance fiscale et vous découvrirez une administration particulièrement efficace, qui recouvre plus vite que son ombre.

Notifications, relances, majorations : la machine sait fonctionner

En revanche, lorsque l'argent circule dans l'autre sens, l'entreprise doit suivre la procédure, déposer sa demande et être capable de produire les éléments nécessaires à son contrôle. Qu'un contrôle existe est parfaitement normal : l'argent public doit être protégé et la fraude à la TVA est un véritable sujet. Mais nous pourrions peut-être appliquer à l'État le même principe que celui qu'il applique quotidiennement aux entreprises : la trésorerie a un coût et le temps a une valeur.

Ce qui est étonnant n'est donc pas que l'administration contrôle, c'est qu'en 2026 nous continuions à considérer comme normal de faire circuler de la trésorerie pour ensuite organiser administrativement son retour. Nous savons pourtant déjà faire autrement : la France utilise déjà l'autoliquidation de TVA dans le bâtiment. Pour certains travaux immobiliers réalisés en sous-traitance, l'article 283 du Code général des impôts prévoit que la TVA est acquittée par le preneur.

"Les Polonais ont accepté de remettre en cause une idée qui semble parfois sacrée chez nous : la TVA n'est pas obligée de suivre exactement le même circuit bancaire que le prix HT."

Le BOFiP (Bulletin officiel des Finances publiques) explique explicitement le mécanisme. Le sous-traitant ne fait donc pas nécessairement transiter physiquement la TVA selon le schéma classique : fournisseur → client → État. Nous avons donc déjà admis un principe essentiel : lorsque l'organisation traditionnelle de la TVA crée des difficultés ou des risques, il est possible de modifier celui qui collecte et acquitte la taxe.

La révolution proposée ici existe donc déjà partiellement dans notre droit fiscal. Et si nous regardions ce que font les Polonais ? La Pologne a développé une autre approche particulièrement intéressante : le split payment, ou paiement scindé. Le principe n'est pas exactement celui que je propose pour les entreprises de rénovation énergétique, mais la philosophie mérite notre attention.

L'Europe est en train de numériser la TVA

Dans le mécanisme polonais, pour certaines opérations concernées, le paiement d'une facture peut être séparé :

  • le montant HT suit un circuit ;
  • la TVA est affectée à un compte TVA spécifique.

La Pologne utilise notamment un mécanisme obligatoire de paiement scindé pour certaines catégories de biens et services considérées comme sensibles à la fraude. Et ce n'est pas une expérimentation marginale oubliée au fond d'un ministère : l'Union européenne a autorisé la Pologne à poursuivre son dispositif obligatoire jusqu'au 29 février 2028.

Pourquoi est-ce intéressant ? Parce que les Polonais ont accepté de remettre en cause une idée qui semble parfois sacrée chez nous : la TVA n'est pas obligée de suivre exactement le même circuit bancaire que le prix HT. On peut organiser autrement les flux : on peut utiliser la banque, la donnée. On peut sécuriser fiscalement une transaction sans nécessairement faire porter toute la mécanique de trésorerie sur l'entreprise.

Il y a même une deuxième raison de poser maintenant cette question. Le paquet européen "VAT (Value Added Tax) in the Digital Age – ViDA" a été adopté en mars 2025. Facturation électronique, déclaration numérique, données transactionnelles, lutte contre la fraude : l'Europe fait progressivement évoluer son système de TVA vers un modèle beaucoup plus numérique.

La Commission européenne estime notamment que les nouvelles obligations numériques transfrontalières doivent renforcer considérablement la lutte contre la fraude tout en réduisant les coûts administratifs. Alors posons une question simple : si l'administration dispose demain presque en temps réel de la facture fournisseur, de la facture client, de leurs montants HT, des taux de TVA et de l'identité des entreprises, pourquoi continuer à faire de la trésorerie l'outil de sécurisation du système ?

Pas besoin d'une révolution fiscale

Nous avons désormais la technologie pour contrôler la TVA autrement qu'en immobilisant de l'argent. Plusieurs solutions sont possibles. Il n'est même pas nécessaire de choisir immédiatement une révolution fiscale.

Première possibilité : étendre l'autoliquidation à certaines opérations professionnelles directement liées aux travaux bénéficiant d'un taux réduit. Le fournisseur facture HT, l'entreprise comptabilise simultanément la TVA due et la TVA déductible. Lorsque le droit à déduction est intégral, l'effet de trésorerie sur cet achat devient neutre.

"L'État demande aux entreprises d'être modernes, numérisées, productives, rapides et correctement capitalisées. La demande est légitime. Nous pouvons peut-être commencer à lui demander exactement la même chose."

Deuxième possibilité : créer un véritable compte TVA, inspiré notamment de la logique polonaise. La facturation électronique permettrait de suivre les montants dus et déductibles, et d'organiser une compensation beaucoup plus rapide.

Troisième possibilité : identifier les entreprises structurellement créditrices de TVA. Une entreprise qui demande depuis deux ans presque chaque mois un remboursement pour exactement la même raison ne devrait probablement pas refaire éternellement la démonstration de sa situation. Que l'administration la contrôle sérieusement une fois, qualifie son profil, puis l'automatise.

Quatrième possibilité : instaurer un remboursement accéléré automatique, avec contrôle a posteriori grâce aux données de facturation électronique. Mesurons le montant de trésorerie libéré, les délais, le coût administratif économisé, le niveau de fraude. Et décidons ensuite.

Simplifier ne veut pas dire moins contrôler

C'est un raccourci que nous faisons trop souvent en France : simplifier ne signifie pas supprimer les contrôles. Cela signifie mieux contrôler, contrôler la donnée plutôt que réclamer plusieurs fois le même document, identifier les anomalies plutôt que traiter chaque entreprise comme une anomalie potentielle, utiliser la facturation électronique pour détecter les incohérences. Et réserver le contrôle humain aux dossiers qui le nécessitent réellement.

Nous pourrions ainsi avoir simultanément moins de paperasse pour l'entreprise et davantage d'efficacité contre la fraude. Ce serait presque moderne ! Le taux à 5,5 % n'est donc pas le problème. Il faut le conserver lorsqu'il est justifié. Il soutient le client et accompagne la rénovation énergétique. Mais une bonne politique publique ne devrait pas créer un besoin de financement supplémentaire chez celui qui est chargé de la mettre en œuvre.

Nos artisans, nos TPE, nos PME et même certaines entreprises beaucoup plus importantes n'ont pas vocation à devenir la banque temporaire de notre politique fiscale. Encore moins lorsqu'elles doivent ensuite consacrer du temps administratif à récupérer cette trésorerie. L'État demande aux entreprises d'être modernes, numérisées, productives, rapides et correctement capitalisées. La demande est légitime. Nous pouvons peut-être commencer à lui demander exactement la même chose.


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