Pompes à chaleur, chaudières à gaz, CEE : ce qu'il faut retenir du plan d'électrification
Les débats de la filière tournaient autour ces dernières semaines, les acteurs y voient maintenant plus clair. De là à dire qu'ils sont tous satisfaits... Le 10 avril au soir, le Premier ministre Sébastien Lecornu a présenté sur le perron de Matignon les premiers éléments du plan d'électrification des usages dont l'objectif proclamé est d'assurer la transition environnementale de la France tout en garantissant sa souveraineté énergétique.
Selon nos confrères "des Échos", le chef du Gouvernement se base sur la troisième Programmation pluriannuelle de l'énergie (PPE) et sur la complémentarité entre le nucléaire et les énergies renouvelables pour "changer d'échelle" la consommation énergétique du pays, qui repose encore à 60 % sur les combustibles fossiles importés. Le "soutien à l'électrification des usages" va ainsi "doubler", en passant de 5,5 à 10 milliards d'euros par an, ce qui va impliquer la réorientation de certains dispositifs d'aide, à commencer par les Certificats d'économies d'énergie (CEE).
Interdiction des systèmes hybrides
D'autres mesures concernent plus spécifiquement le secteur du bâtiment. Sébastien Lecornu a ainsi annoncé que les chaudières à gaz allaient être interdites dans le neuf à compter du 1er janvier 2027, bien qu'en pratique la Réglementation environnementale 2020 applique déjà ce principe depuis son entrée en vigueur le 1er janvier 2022.
La nouveauté réside en réalité dans l'extension de cette interdiction aux systèmes hybrides, combinant pompe à chaleur et chaudière à gaz, qui étaient jusqu'à présent épargnés. De même, l'exécutif veut affranchir 2 millions de logements sociaux des installations gaz d'ici à 2050. En termes d'équipements, les pouvoirs publics comptent installer un million de PAC air-eau fabriquées en France chaque année d'ici à 2030 dans le parc résidentiel.
Un "leasing" spécial PAC
Pour tenter de lever le frein à l'investissement, la porte-parole du Gouvernement et ministre de l'Énergie, Maud Bregeon, a annoncé dans les colonnes "du Parisien" la mise en place d'un "dispositif simple, mensualisé et financé" en faveur du chauffage électrique, sur le modèle du "leasing", ou location longue durée, pour les véhicules électriques.
"Les trois premières années, le coût mensuel de votre PAC et de l'électricité nécessaire au chauffage du foyer sera inférieur à vos anciennes factures de gaz. À l'issue de ces trois ans, lorsque votre PAC sera amortie, vous ne paierez plus que le coût de l'électricité, qui sera deux fois inférieur aux factures antérieures", a avancé la locataire de Bercy.
Ce "leasing" spécial PAC se cumulerait aux aides existantes, qui augmenteraient elles-mêmes de 2.000 € maximum "pour garantir l'amortissement en trois ans de la PAC, pour un coût estimé à 200 millions d'euros supplémentaires à horizon 2030".
Et la ministre de renvoyer la balle à la filière CVC pour tenir la cadence annoncée : "Nous comptons sur elle pour poursuivre et même amplifier ce rythme de croissance. [Les professionnels] ne subissent pas cette transition, ils en sont les acteurs", assurant que les autorités se tiendront "évidemment à leur écoute et à leurs côtés", particulièrement sur la question "essentielle" des emplois.
Développement du stockage
L'exécutif jette également un pont entre la remise du rapport Lévy-Tuot sur le soutien public aux ENR et à leurs dispositifs de stockage, et le plan d'électrification.
Pour rappel, la mission menée par Jean-Bernard Lévy, ancien patron d'EDF, et Thierry Tuot, ex-directeur général de la Commission de régulation de l'énergie (CRE), a dressé une liste de recommandations, comme le fait de privilégier autant que possible les appels d'offres au lieu des aides par guichets, de favoriser les AO "neutres" afin de retenir les technologies les plus efficaces et matures, ou de pousser l'autoconsommation et le stockage pour les installations de faible puissance.
Le couplage de l'électrification et de la production d'énergie devrait par ailleurs être encouragé, et les procédures administratives, simplifiées. "Le plan d'électrification complète ces perspectives, afin que l'électricité produite en France permette de sortir de la dépendance aux énergies fossiles", insiste Matignon.
Ne pas oublier le biogaz
Sans surprise, les réactions de la filière oscillent entre satisfaction et mises en garde. La Fédération française du bâtiment, qui englobe l'Union des métiers du génie climatique, de la couverture et de la plomberie (UMGCCP), salue les annonces gouvernementales mais "s'interroge sur la cadence retenue, alors que tenir la distance implique qu'elle reste soutenable, techniquement et économiquement".
Vis-à-vis du boulevard offert aux PAC et de l'interdiction des systèmes gaz, y compris hybrides, elle alerte sur la nécessaire modernisation du réseau électrique et sur le risque de voir "environ un quart des projets actuellement à l'étude dans le collectif" être abandonné. Son président, Olivier Salleron, estime qu'un "discours de la méthode" est indispensable pour accompagner les professionnels du bâtiment dans l'atteinte de cette nouvelle cible, surtout si l'exécutif espère toujours relancer le secteur en faisant sortir 400.000 logements de terre chaque année.
"Cela implique sans aucun doute des souplesses pour les projets déjà en cours et les situations où une PAC 100 % électricité ne peut suffire", prévient le responsable. "Ne pas le faire prolongerait la crise du logement en 2026 et au-delà." La FFB préconise par conséquent d'étudier "des solutions intermédiaires", telles que des PAC hybrides alimentées en biogaz.
Des artisans chauffagistes exposés à un "choc brutal"
La Capeb (Confédération de l'artisanat et des petites entreprises du bâtiment), elle, dit prendre acte du plan gouvernemental en faveur de l'électron... tout en déplorant des mesures "largement déconnectées de la réalité économique et sociale que traversent aujourd'hui" les professionnels du secteur. Déjà en difficulté "depuis plus de deux ans", les artisans chauffagistes risqueraient en effet de subir un nouveau "choc brutal", notamment ceux spécialisées dans les chaudières à gaz, qui n'auraient ainsi pas le temps d'adapter leurs compétences à d'autres technologies.
Pour l'organisation patronale, "le marché des PAC reste insuffisamment dynamique malgré les aides existantes, leur coût demeure trop élevé pour les ménages, ce qui freine le passage à l'acte, la rénovation globale et l'isolation ne sont pas suffisamment prises en compte alors qu'elles sont essentielles à la baisse durable des consommations et à une rénovation énergétique cohérente et efficace des logements". Et de pointer le manque de concertation des pouvoirs publics avec les représentants de la filière.
"Aujourd'hui, les annonces créent de l'incertitude et un choc pour des entreprises déjà fragilisées. Dans un secteur en récession, ce message est inaudible pour des artisans qui attendent des réponses concrètes", analyse le président de la Capeb, Jean-Christophe Repon. "La priorité doit être la sobriété, avec un parcours de rénovation fondé sur l'isolation avant l'électrification. Sans visibilité ni confiance, cette transition risque d'aggraver la crise plutôt que de la résoudre."
L'adoption de PAC boostée par la guerre en Iran ?
L'industriel Daikin indique pour sa part se réjouir "de voir cette orientation assumée et accompagnée de nouvelles mesures significatives". D'autant que la flambée des fossiles engendrée par la guerre en Iran semble avoir des répercussions sur l'activité du fabricant, qui précise avoir "déjà commencé à ressentir une hausse des demandes de devis pour l'installation de PAC résidentielles".
"Conséquence de la hausse des prix sur les marchés du gaz (qui ont ponctuellement doublé sur la période)", le prix repère de vente de gaz (PRVG) devrait bondir de 15,4 % au 1er mai prochain – pour atteindre 160,54 € le mégawattheure, contre 139,12 € au 1er avril –, ce qui devrait se traduire d'après la CRE par une hausse de 6,19 € en moyenne sur les factures.
L'autorité administrative rappelle au passage que 10,34 millions de ménages avaient souscrit un contrat de gaz naturel au 31 décembre 2025. Des conditions qui devraient "inciter de nombreux Français à anticiper une rénovation de leur installation de chauffage au profit d'une pompe à chaleur", juge Daikin.
Bien isoler et ventiler
Pour le Collectif Rénovons, qui compte parmi ses membres Effinergie, Ithaque, Coénove, Serafin ou encore Négawatt, le plan gouvernemental va carrément "à contre-sens des besoins réels des logements". Le choix quasi-exclusif de la PAC serait "une erreur stratégique majeure" qui ferait l'impasse sur "un levier fondamental" de la transition énergétique du parc, à savoir l'isolation.
"Dans ce contexte, promouvoir massivement l'installation de PAC sans traiter en priorité l'enveloppe des bâtiments revient à ignorer les causes structurelles du problème. Tant que l'isolation et la ventilation ne sont pas améliorées, les besoins énergétiques restent élevés, et les équipements risquent d'être surdimensionnés, coûteux et inefficaces", plaide le collectif.
Il demande ainsi à ne plus subventionner l'installation de PAC en passoire thermique dans le cadre de MaPrimeRénov' par geste et de ne plus financer le remplacement d'anciennes PAC sans avoir préalablement réalisé une rénovation globale.
Anticiper la flexibilité énergétique
À l'inverse, Ignes, le Groupement des industriels des solutions électriques et numériques du bâtiment, se félicite du plan dévoilé par Sébastien Lecornu. "Le travail doit se poursuivre dans le cadre du groupe de travail 'Électrification des logements et des bâtiments' auquel Ignes participe, pour approfondir ces mesures et accompagner l'électrification par le développement du pilotage des consommations pour minimiser les factures, sans oublier le volet sécurité électrique et qualité des travaux", a commenté l'organisation sur LinkedIn.
Même son de cloche chez la Fieec (Fédération des industries électriques, électroniques et de communication), qui se réjouit évidemment de la feuille de route gouvernementale mais pose malgré tout quelques conditions. D'abord, "une vision budgétaire ambitieuse combinant le soutien à l'investissement dans les équipements de l'électrification et une réforme de la fiscalité électrique (accise)", ainsi qu'une "trajectoire pluriannuelle réunissant l'ensemble des leviers fiscaux et parafiscaux" pour offrir de la visibilité aux acteurs. Ensuite, "une coordination" européenne lui semble incontournable, au même titre qu'un "renforcement de la surveillance de marché" et une priorité donnée à "la préférence européenne des équipements de la transition énergétique".
Enfin, l'Union française de l'électricité (UFE) applaudit elle aussi les annonces du Premier ministre, qui "vont dans le bon sens". Elle attend désormais leur mise en œuvre ainsi que la publication du plan complet. "Face aux bouleversements géopolitiques, la France doit engager un véritable sursaut et faire de sa puissance électrique un atout stratégique majeur. D'ici à 2027, elle doit devenir une grande cause nationale capable d'irriguer toute notre économie et l'ensemble de nos territoires", selon son président Christian Buchel.
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