Les fluides frigorigènes illicites, l’essor discret d’un trafic mondial

Par   Yousra GOUJA

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Publié le 14 avril 2026
© iStock/antpkr
Illustration de fluides frigorigènes.
ENQUÊTE. Le commerce illégal de fluides frigorigènes inquiète de plus en plus les professionnels du froid. Alimenté par des réseaux internationaux et stimulé par les contraintes réglementaires européennes, ce trafic touche aujourd’hui l’ensemble de la filière.

Peu connu, le commerce illégal de fluides frigorigènes inquiète pourtant de plus en plus les professionnels du froid. Alimenté par des réseaux internationaux et stimulé par les contraintes réglementaires européennes, ce trafic touche aujourd’hui l’ensemble de la filière. Entre enjeux environnementaux, risques pour les installations et manque de visibilité publique, les acteurs du secteur appellent à davantage de communication et de coordination.

Car le phénomène est loin d’être marginal. "Le commerce illégal de fluides frigorigènes est un sujet critique et important", souligne Bernard Philippe, délégué général de l’Alliance Froid Climatisation Environnement (AFCE). Selon l’Olaf, l’office européen de lutte antifraudes, "le marché européen des fluides illégaux représenterait environ 30 %" des produits en circulation, même si la mesure reste difficile à établir en France.

Ces produits ne sont pas nécessairement interdits en eux-mêmes, ils deviennent cependant illégaux lorsqu’ils sont mis sur le marché en-dehors des quotas prévus par la réglementation F-Gas. "'Illégaux' signifie qu’ils ne suivent pas le protocole réglementaire, mais cela ne veut pas pour autant dire qu’ils sont mauvais", précise Bernard Philippe.

Les fluides concernés sont souvent des gaz à fort potentiel de réchauffement global (PRG), comme le R404A, le R410A ou le R134A, auxquels s’ajoutent désormais certains HFO (hydrofluoroléfine) ou encore des mélanges comme les R448 et R449.

Selon les professionnels, les circuits d’approvisionnement sont mondiaux. Un trafic d’autant plus rentable que "le fluide frigorigène n’est pas un sujet public qui attire", note Laurent Guégan, président de l’association ADC3R (Association des distributeurs, conditionneurs, récupérateurs et retraiteurs de réfrigérants).

Risques techniques et fraude sophistiquée

Pour les professionnels du froid, les dangers ne se limitent pas au cadre réglementaire. Certains fluides illégaux peuvent être altérés. "Il y a parfois des fluides dangereux, dans lesquels on trouve des hydrocarbures ou des fluides inflammables", alerte Bernard Philippe.

Les fraudeurs perfectionnent également leurs méthodes. "Ils sont de plus en plus inventifs, tant sur l’emballage que sur le labelling", explique Laurent Guégan. "Ils mettent des consignes qui n’existent pas, falsifient les marques ou la typologie du produit sur l’emballage."

Dans certains cas, la pureté du fluide ne correspond pas aux spécifications. "Nous sommes amenés à faire des analyses en laboratoire. On a identifié des cas de pertes de performances d’équipements à cause de fluides illégaux", ajoute Laurent Guégan, évoquant aussi des incidents observés en Italie.

Face à ces risques, les organisations professionnelles recommandent aux frigoristes de rester vigilants : vérifier les numéros d’allocation, se méfier de prix anormalement bas ou d’erreurs sur l’étiquetage.

Des contrôles douaniers mais peu de visibilité publique

Les autorités affirment être mobilisées. "Notre action s’articule autour de deux axes complémentaires : l’accompagnement des professionnels du secteur et la lutte contre la fraude organisée", indique la Direction générale des douanes et droits indirects (DGDDI). L’administration explique également qu’elle "apporte un appui aux opérateurs afin de les aider à se conformer aux nouvelles exigences réglementaires".

La lutte contre ces trafics passe aussi par des enquêtes spécialisées. Mais pour certains acteurs du secteur, la communication reste insuffisante. "Nous savons que les autorités travaillent mais c’est un grand mystère qu’elles ne communiquent pas", regrette Laurent Guégan. Selon lui, davantage d’informations sur les saisies et les procédures permettraient d’envoyer un signal clair au marché.

Car dans une économie où le froid est omniprésent, et dans un contexte de réchauffement climatique qui accroît de fait ses usages, le commerce illicite de fluides frigorigènes est devenu un trafic mondial discret mais lucratif.


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